v.1  n.3  2019
Expériences alternatives
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Narratives

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EN HUMANISANT L'AUTRE

PAKISTAN ET INDIE

Anam Zakaria

Illustration
Juliana Barbosa
Traduction

Louis Souleliac

« Désormais, je sais que tous les Pakistanais ne sont pas des meurtriers. Ils ne veulent pas me tuer. Je peux penser aller au Pakistan ». Voilà ce qu'a dit une élève de 5eannée, après un échange vidéo entre son école et moi-même. Le dialogue virtuel d’une heure dans lequel nous nous sommes engagés, lui avait fait changer d’avis sur mon pays. Je me demande ce qui se serait passé si nous n'avions jamais parlé, si elle n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer ou de discuter avec un Pakistanais ? Resterions-nous de simples meurtriers dans son esprit ?

De l'autre côté de la frontière pakistanaise, lorsque j'avais remis à une élève de 6eannée une carte postale venant d’un étudiant indien (qui faisait partie d’un programme d'échange que je dirigeais pour une ONG locale, The Citizens Archive of Pakistan [Archive des citoyens du Pakistan]) elle s'était alors mise à pleurer. Quand je lui ai demandé quel était le problème, elle m’a répondu qu'en regardant la carte postale, qui représentait une divinité hindoue, ses yeux avaient péchés. Elle avait entendu dire que tous les Hindous brûlaient en enfer. Elle était terrifiée à l'idée de pouvoir devenir l'une d’entre eux, en regardant simplement la photo d'une divinité et qu'elle était désormais destinée aux brasiers ardents des ténèbres.

Au cours des neuf dernières années, j'ai travaillé avec des enfants indiens et pakistanais afin de comprendre quelles étaient leurs perceptions mutuelles de l’autre, et établir un dialogue entre eux. J’ai alors effectivement trouvé de nombreux futurs étudiants, désireux et disposés à interagir avec leurs voisins frontaliers, d'autres ont en revanche émis des réticences, ou même exprimé un refus total, à l’idée d’entrer en contact avec leurs homologues de l'autre côté de la frontière. Au Pakistan, les étudiants me racontent avoir entendu dire que les indiens et les hindous (termes utilisés synonymement), avaient tué leurs ancêtres lors de la Partition des Indes. Ils disent qu'ils ne veulent rien avoir à faire avec eux.  En Inde, les étudiants disent que les Pakistanais sont des terroristes et demandent quel enfant, après tout, aimerait se mêler à des terroristes ? L’ironie dans tout ça vient du fait que la plupart des Indiens et des Pakistanais en sont arrivés à ces conclusions sans jamais rencontrer « l'autre ». Un sondage réalisé par Gallup Pakistan, révèle que 76% des Pakistanais n’ont jamais rencontré un Indien. Les restrictions de visas, ainsi que les frontières hostiles, signifient également que la majorité des Indiens sont eux aussi, dans l’incapacité de traverser. Cependant, cela ne veut pas dire que « l’autre » (c’est-à-dire celui qui ne se trouve pas du même côté de la frontière), disparait aux yeux des habitants de l’Inde et du Pakistan. Au contraire, qu'ils soient hindous, sikhs ou musulmans, indiens ou pakistanais, cela continu de perdurer au travers de nos manuels, de nos débats à la télévision, dans nos histoires et nos discours public mais aussi dans notre imagination collective. En fait, l'Inde et le Pakistan ont aujourd'hui de nombreuses manières de se mettre en opposition. Selon l’opinion populaire, l’Inde est tout ce que le Pakistan n’est pas, c’est-à-dire un pays progressiste, économiquement fort et politiquement stable, tandis que le Pakistan en est l’exact opposé, c’est-à-dire une nation musulmane et pure (le préfixe « Pak » se traduit littéralement par pureté) et donc en totale opposition avec les « kafirs », ou « mécréants » de l'autre côté de la frontière. Le patriotisme a pris de nouvelles significations, se traduisant par l'hostilité et la diabolisation de « l’autre ». Depuis la Partition des Indes en 1947, les deux pays ont mené trois guerres et se sont retrouvés au bord de beaucoup d'autres conflits.

***

Dans les années 1940, alors qu’un long processus de décolonisation commençait à se répandre à travers le Monde, l'Inde, à l'instar de nombreux autres États colonisés, avait d'importants problèmes à régler en matière de gouvernance et de politique. L'un des problèmes les plus critiques concernait les relations et l'équilibre des pouvoirs, entre la majorité hindoue et la minorité musulmane, qui allait partager « l'Inde libre », après presque 200 ans de domination britannique. Les musulmans, déjà confrontés à la détresse économique et à la marginalisation, étaient préoccupés par le traitement qui leur serait réservé après le départ des Anglo-Saxons.Alors que Muhammad Ali Jinnah, le père fondateur du Pakistan, et son parti politique, la Ligue musulmane, faisaient tout d'abord campagne, pour la justice envers les minorités et l'émancipation des musulmans dans une Inde non divisée, la lutte pour les droits se traduisait finalement par la revendication d'un pays indépendant, le Pakistan. Les analystes et les historiens, se demandent depuis longtemps si Jinnah voulait réellement séparer sa patrie, ou s'il utilisait la demande du Pakistan comme une tactique de pression, afin de garantir les droits des musulmans dans l’Inde non divisée. Toutefois, dans le cadre de son mouvement, il soutenait que les musulmans du sous-continent étaient une nation distincte, appartenant à une civilisation différente de celle des Hindous. Selon l'éminent historien pakistanais Ayesha Jalal, M.A Jinnah espérait en utilisant la « théorie des deux nations », obtenir pour la Ligue musulmane une part équitable du pouvoir au centre. Comme le révèle cependant l’histoire, les Musulmans n’ont obtenus aucune garantie quant aux droits que Jinnah réclamait, et la Partition fut dès lors annoncée, puis exécutée à la hâte par les Britanniques.

À cette époque, le communalisme avait fait une percée significative en Inde. En dépit de centaines d'années de coexistence, des anomalies existaient entre les communautés, et elles étaient exacerbées et exploitées, dans le cadre de la célèbre politique britannique, diviser pour mieux régner. Dans un pays où les identités religieuses pouvaient être changeantes et fluides, les Britanniques ont décidé d’imposer des catégories rigides, classant ainsi les musulmans, les hindous, les sikhs et d'autres religions minoritaires dans des cases binaires bien ordonnées, ignorant que nombre de leurs pratiques se chevauchaient. Ces identités politico-religieuses différentes, seront encore plus cristallisées lors de « la Partition », où la violence interreligieuse aurait causé de 200 000 à 2 millions de morts, et laissant, près de 14 millions de personnes perdues. Des histoires de massacres, de pillages et de viols déchiraient les villes et les villages, quand les Britanniques eux, dessinaient des lignes séparant les provinces du Penjab et du Bengale en deux.

Un homme, qui n’était âgé que de 5 ans lorsque la Partition de l’Inde a eu lieu, m’expliquait que même plus tard, il lui était impossible d’oublier les images de cette époque. « encore aujourd'hui, quand je pense à tous ces cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants, je me sens malade ».1 Son épouse, quant à elle racontait comment, sept hommes de sa famille ont été tués lors de la Partition, pendant que les femmes sautaient au fond des puits, pour sauver leur honneur, la mort était préférable à un enlèvement, ou à un viol commis par l’un des hommes de « l’autre communauté ». Il existe d’innombrables récits de ce genre, des trains pleins de corps massacrés, des incendies de maisons, des pillages généralisés, des violences sexuelles et des meurtres, tout cela est gravé dans les mémoires de millions de survivants, des deux côtés de la frontière.

Un passé aussi violent, et profondément ancré dans le souvenir collectif de cette génération, qui a vécu la Partition de près, est impossible à oublier, il est difficile pour grand nombre d’entre eux, de passer à autre chose et d’abandonner leur hostilité à l’égard de « l’autre ». Ma propre grand-mère avait été horrifiée lorsque je lui avais dit que je voulais visiter l'Inde. « Seuls les serpents y vivent », m’avait-elle prévenu. Elle avait 22 ans durant la Partition, et avait fait du bénévolat dans le plus grand camp de réfugiés, celui de Lahore à Walton. Tout au long de mon enfance, elle me parlait des trains jonchés de sang qui allaient et venaient, des conditions dans lesquelles se trouvaient les réfugiés, du nombre de cadavres que les volontaires comme elle, avaient contribué à enterrer. L’idée que sa petite-fille se rende dans le pays ennemi l’inquiétait au plus haut point.Mais aujourd’hui le Pakistan et l'Inde sont à l’aube de perdre ces générations qui ont vécu la Partition. Des militants pacifistes et bien intentionnés, des deux côtés ont émis que plus nous nous éloignerons des sombres heures de cette histoire, plus il sera facile pour les jeunes, des deux pays, d’oublier les bains de sang et favoriser de nouvelles relations entre eux. Après tout, ils n’ont pas autant souffert que leurs grands-parents avant eux.

Selon les histoires familiales personnelles, la classe sociale et l'exposition à « l'autre » dans les pays tiers avec d'autres dynamiques, plusieurs Indiens et Pakistanais, ont effectivement été en mesure de surmonter la méfiance et d'établir des relations. Mes propres interactions avec les Indiens du Canada, lorsque j’avais la vingtaine, m’ont transformé, et m'ont aidé à déconstruire l'image de « l'ennemi » et à humaniser les Indiens, on m'avait appris à les détester. En revanche, pour certains Indiens et Pakistanais, la distance croissante après la partition ne s’est traduite que par une hostilité toujours plus grande. La Partition des Indes ne fut pas un événement comme un autre, il est impossible de simplement « passer à autre chose ». Quelque 72 ans après la division du sous-continent indien et la naissance du Pakistan, les drames passés ont laissés des traces, et sont encore en cours, avec des politiques indienne et pakistanaise de délation, le nationalisme, les affaires extérieures, les débats dans les médias et aussi avec la formation de l'identité.

Les manuels scolaires pakistanais regorgent de ressentiments, ils sont anti-hindous, cultivant ainsi la fracture en utilisant la « théorie des deux nations », dans le but de dicter les tendances idéologiques des générations futures. Des allégations telles que : « Les hindous ne pourront jamais devenir les vrais amis des musulmans », « Les hindous ont lancé le génocide contre les musulmans » ou encore « Les hindous ont blessé les musulmans de toutes les manières possibles », figurent couramment dans ces manuels sanctionnés par l'État au Pakistan. Tariq Rahman, universitaire pakistanais, écrit que « les manuels pakistanais ne peuvent pas mentionner les hindous sans les qualifier de sournois, de magouilleurs, de menteurs ou d’autres superlatifs tout aussi insultant »[1]. Pendant qu’en Inde, les musulmans sont considérés comme des « sauvages » ou des « barbares », ce discours est popularisé à travers Bollywood et le grand public. Malgré le fait que les manuels indiens aient été réformés au fil des années, afin d’éliminer le sentiment de haine déclaré, certains analystes, tels que Krishna Kumar, ont fait valoir que la Partition était souvent décrite comme un événement isolé, les musulmans décrivant la rupture d'une partie intégrante de l'Inde, sans aucune explication holistique de pourquoi le mouvement pakistanais a pris naissance. Dans les manuels, les corrections les plus récentes sous le gouvernement en place du BJP (BharatiyaJanata Party, « parti indien du peuple »), sont à l'origine de l'instauration de « l'hypernationalisme » dans les livres scolaires, faisant ainsi la gloire de la communauté hindoue. Les ouvrages révisés ont déjà été accusés de renforcer une « vision du monde majoritairement hindoue » et d'effacer « les identités minoritaires ».

Certes, les manuels ne sont pas la seule source d’apprentissage pour les étudiants, cependant les discours sur l’État hostile et « l’alternalisation » sont perpétués au travers de ces textes et possèdent un impact durable, dans un environnement où les contacts entre personnes restent limités. Les débats jingoistiques des présentateurs des journaux télévisés nationaux ne font qu’entretenir le feu. La plupart de ces enfants ne rencontreront jamais de pakistanais, ou d’indiens dans leurs pays respectifs, et les textes ainsi que les mots ont le pouvoir de devenir la vérité incontestée. Il n’est donc peut-être pas étonnant, que lors de mes visites en Inde, des étudiants m’aient demandé si je côtoyais Hafiz Saeed, accusé d'attaques terroristes sur le sol indien. Il n’est peut-être pas étonnant non plus, qu’à l’occasion d’une visite à Mumbai, un jeune enfant de moins de 6 ans m’ait fui lorsqu’il a appris que j’étais originaire du Pakistan. Quand je lui ai demandé ce qu’il s'était passé, il m’a confié qu'il avait peur d'Ajmal Kasab, l'un des Pakistanais tenus pour responsable de l'attaque de Mumbai en 2008, qui a tué plus de 160 personnes. Même pour un enfant si jeune, le mot pakistanais était synonyme de fondamentalisme et de terrorisme. C'est ainsi que les Pakistanais avaient été décrits dans les médias. C'est comme ça que lui les avait imaginés. Au Pakistan, l’un des étudiants avec lequel j'ai travaillé, m'avait dit avoir lu dans son manuel de classe, que les Sikhs massacraient des enfants, les découpant en petits morceaux. Au moment de traverser la frontière avec moi pour un projet d'échange, il déclarait être terrifié à l'idée que des Sikhs l'attendent des dagues à la main. Quel ne fut pas son soulagement quand il les vit finalement, se tenant avec des guirlandes et des bonbons.

***

Quand j'avais environ vingt-cinq ans, je suis retourné chez ma grand-mère et je lui ai dit : « Tu m'as raconté tant d'histoires au sujet des massacres lors de la Partition, au sujet des conditions de vie des réfugiés, des corps que tu as à enterrés. Mais tu vivais dans un quartier de Lahore avant tout ces malheurs, à prédominance hindoue qui plus est, et tu allais à l’école. N’avais-tu aucun ami hindou ou sikh ? Comment se fait-il que tu ne m'en aies jamais parlé ? ». À ma grande surprise, ma question déclencha une conversation et des informations, dont beaucoup de membres de ma famille n'avaient jamais eu écho, furent révélées. Pour la première fois en vingt-cinq ans d’existence, j'entendais parler des amis hindous de ma grand-mère, Rajeshwari et Uma. Elle me dit qu'ils lui avaient rendu visite quelque temps auparavant, plusieurs décennies après la fin de la Partition. Ils lui avaient apporté des Saris indiens et elle leur avait rendu la pareille, en leur offrant des vêtements pakistanais traditionnels. Bientôt, j'entendrais comment l'amie sikh de son père, avait gardé le surnom de sa jeune sœur, et comment son autre sœur, avait été sauvée par un sikh, au milieu des violences de cette époque. C'étaient des histoires qui avaient échappé à la génération de ma mère. Je me demande ce qui serait arrivé, si je ne les avais jamais entendues. Je m’interroge également sur combien d'autres survivants avaient de telles anecdotes, si bien gardées dans leur cœur, les emmenant avec eux dans le silence de leurs tombes.

J'ai alors commencé à comprendre que la Partition Indienne, devait être envisagée sous un spectre, où les histoires d'effusion de sang et d'harmonie coexistent. Les États-nations se sont uniquement concentrés sur des histoires sélectives, en soulignant perpétuellement comment l’autre communauté rivale avait commis toutes les violences.

Par exemple, au Pakistan, on n'entend parler que des violences commises par les hindous et les sikhs, à l'encontre de musulmans. Toutefois, la réalité était bien plus complexe et pleine de contradictions pour les survivants, comme la vérité l’est souvent. Alors que des membres d'une communauté étaient en train de massacrer des personnes, c’était souvent d'autres membres de la même communauté, qui se sont portés volontaires pour les secourir. Les musulmans se faisaient traiter d’intouchables dans certains foyers hindous, dans d’autres, les fêtes religieuses seraient incomplètes sans la participation de leurs voisins, et amis musulmans, et inversement. Toutes ces nuances qui avaient été volontairement effacées, dans les discours proférés par les États, se cultivent seulement dans les mémoires personnelles. Ces dernières années, des civils en Inde et au Pakistan, ont entrepris plusieurs démarches, pour enregistrer les mémoires de rescapés de la Partition. Les Archives Des Citoyens du Pakistan, les Archives de la Partition de 1947, ainsi que le Musée de la Partition sont quelques-unes de ces initiatives. Dans un contexte d'hostilité accrue, ces récits oraux peuvent constituer un moyen important d'humaniser « l'autre », notamment parce qu'en dépit de la violence dont ils ont été témoins et de leur amertume, les survivants de la partition se souviennent aussi de l'époque où l'autre, n'était pas vraiment « l'autre », mais une partie intégrante de la société.

Le psychologue politique indien, AshisNandy, qui a mené des recherches approfondies sur la Partition, a déclaré : « Ceux qui ont réellement subi la violence, ceux qui sont des victimes directes, la première génération de victimes, ceux qui ont été témoin de la violence, ceux qui l’ont vécu au première rang, étaient la plupart du temps ceux qui avaient les moins préjugés et qui étaient les moins amers, moins que leurs propres enfants et leurs petits-enfants, parce qu’ils vivaient dans des communautés où l’autre partie était majoritaire… Ils ont vécu avec eux et ils gardent un très bon souvenir de cette expérience. Nombre d'entre eux ont déclaré qu’il s’agissait des meilleurs jours de leur vie, alors que les enfants eux, avaient une vision globale de la violence et de la survie de la famille… Ils portent donc une grande amertume, plus d'hostilité ».

Les histoires familiales peuvent alors devenir transformatrices. Une femme avec qui j'ai eu des contacts à Lahore, qui est née après la Partition, m'avait dit que jamais elle ne voudrait visiter l'Inde, ni laisser ses enfants s’y rendre. Son père avait perdu un grand nombre des membres de sa famille dans les conflits, à Kapurthala, actuellement en Inde. Lorsqu'elle imagine ce pays, elle ne peut penser qu'au sang que ses ancêtres ont perdu là-bas. Elle a refusé de donner à son fils la permission d'aller en Inde, dans le cadre d'un programme d'échange, craignant que s’il traversait la frontière, il ne reviendrait jamais, rencontrant le même destin tragique, que les autres membres de sa famille. Ce fut en revanche son propre père, qui lui, avait souffert et survécu aux carnages, qui avait insisté pour que son petit-fils se rende de l'autre côté. « Il va chez moi », aurait-il dit, « rien ne lui arrivera ». L'enfant qui a alors franchis la frontière, et échangé avec les Indiens, m'a affirmé que cette visite l’avait complètement fait changer d'avis : « Désormais, je sais que les Indiens sont comme nous. Je dis à tout le monde qu’ils doivent aller la visiter, que l’Inde n’est pas ce que nous avions toujours imaginé ». Il n'y a pas de monstre caché de l'autre côté, pas de dagues, pas de tueurs.

Malheureusement, de tels échanges sont limités. Bien que périodiquement, les restrictions sur les visas soient assouplies, et que les gouvernements indien et pakistanais, se disent ouverts aux contacts entre peuples, il y a tellement de problèmes épineux entre eux, que les conditions peuvent se détériorer à chaque instant.Plus récemment, les deux pays se sont affrontés de nouveau, à la suite du meurtre de 44 soldats de la police de la réserve centrale indienne, dont l'Inde accuse le Pakistan d’être le responsable. Des frappes aériennes et une situation de guerre se sont rapidement installées entre les deux puissances nucléaires. Malgré les tensions dissipées, ces hostilités entre les deux pays ne sont pas nouvelles, elles interrompent les voyages et les contacts entre les personnes de manière cyclique. Cependant, un moyen d’interaction a pu se maintenir, l'utilisation de la technologie.

Ces dernières années, j'ai utilisé Skype pour mettre en relation des écoliers, en Inde et au Pakistan. Les étudiants qui sont réticents à s’engager les uns avec les autres, sont encouragés à effectuer une recherche sur le pays, et à poser des questions informatives afin d’en savoir davantage sur « l’autre », grâce à « l’autre ». Ces échanges vidéo peuvent jouer un rôle déterminant, en permettant aux Indiens et aux Pakistanais, de se « rencontrer » virtuellement. Pour la plupart d'entre eux, ils ont rarement eu la chance de s'exprimer, il s'agit donc de leur première interaction, et ils regorgent de questions depuis longtemps. Les conversations sont principalement portées sur des sujets de tous les jours, tels que leur sport préféré, les émissions de télévision et la nourriture qu’ils apprécient. Après une récente discussion, une élève qui avait d'abord refusée de prendre part à la conversation en raison de ce qu'elle avait lu sur les indiens dans ses manuels, m'a dit : « Ils sont comme nous ! Ils aiment la même nourriture que moi. Quand pourrons-nous leur parler à nouveau ? ».

Il n'existe certainement pas de solution miracle aux conflits historiques, et ces connexions, ne sont pas nécessairement synonymes de paix ou d'amour pour leurs voisins, mais elles contribuent à humaniser ceux qu’ils imaginent être leur ennemi. Au cours des neuf dernières années, j’ai vu des dizaines de ces enfants, être ensemble lors d’échanges physiques et virtuels. Bien que leur impact varie, aucun d’entre eux ne quitte la pièce sans un changement subtil dans sa compréhension de l’autre. Selon l'étude Gallup sur le Pakistan, 73% des Pakistanais ont déclaré que leur point de vue sur les Indiens avait évolué, de manière positive, après qu’ils les rencontrent. Aujourd’hui, alors que l'Inde et le Pakistan partagent l'une des frontières les plus dangereuses du monde, ce contact interpersonnel transcende les lignes de division, pour favoriser une génération future plus tolérante. Cette nouvelle génération demeure peut-être, comme étant le seul espoir pour maintenir la paix, aussi fragile soit-elle dans cette région dotée de l’arme nucléaire.

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Anam Zakaria   |   Pakistan

Anam Zakaria est l'auteur de The Footprints of Partition : Récits de quatre générations de Pakistanais et d'Indiens (aux éditions HarperCollinsPublishers 2015) et de Between the Great Divide:A Journey into Pakistan-administered Kashmir (aux éditions HarperCollinsPublishers 2018).

anamzakaria@gmail.com

[1] Abhi bhi mein un kuti hoey aurton, mardon, bachon ke baray mein sochta hoon tou meri ajeeb halat ho jati hai.

[2]National Commission for Justice and Peace (NCJP). Education Vs Fanatic Literacy. (Sanjh Publications, March 2013), p.7.

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