v.2  n.4  2019
ÉCOLE PUBLIQUE: PUISSAINCES ET DÉFIS
v.2  n.4  2019
ÉCOLE PUBLIQUE: PUISSAINCES ET DÉFIS
Revue
Illustration: Juliana Barbosa

MODE LECTURE

APPRENDRE À TRANSGRESSER

REVUE

Vinebaldo Aleixo de Souza Filho

Traduction
Déborah Spatz

Une pédagogie engagée qui va de pair avec la pratique de la liberté1bell, hooks. Ensinando a transgredir – a educação como prática da liberdade. Martins Fontes. São Paulo, 2013 [1994].

I

maginez qu’un penseuse noire états-unienne, intellectuelle, activiste, avec des décennies d’expérience dans l’enseignement dans différentes institutions, sonne à votre porte ou visite votre école, votre université, votre collectif, votre restaurant… et qu’elle commence à discuter avec vous des défis et des puissances de l’acte d’enseigner comme pratique de liberté, à propos des liens entre la pédagogie critique et le bouddhisme engagé, la pensée féministe, l’érotisme, la sexualité et les chocs de classe sociale en salle de classe, entre autres thèmes qui pourraient surgir de cette interaction ? Et qu’en plus de ça, elle parle de l’ennui dans les salles de cours à l’université et de la nécessité de cultiver le plaisir d’enseigner, de l’enthousiasme comme outil pédagogique, entre autres thèmes, dans une prose qui navigue avec fluidité entre le personnel et l’académique ? Cette penseuse, c’est bell hooks, intellectuelle remarquée, penseuse et activiste du mouvement féministe noir, avec plus de 30 livres publiés. Et le livre qui permettra le dialogue imaginaire ci-dessus est Apprendre à transgresser – l’éducation comme pratique de liberté – un recueil d’essais qui présentent ces thèmes et d’autres encore dans un style narratif fluide qui dit beaucoup sur la réalité éducationnelle brésilienne actuelle. Écrit en 1994 et lancé au Brésil en 2013, cette œuvre précède la marée grandissante de nouvelles publications de l’auteure arrivées sur le marché éditorial brésilien, comme O feminismo é para todo mundo: políticas arrebatadoras [Le féminisme est pour tout le monde: politiques exaltantes], en 2018, Olhares negros – raça e representação [Regards noirs – race et représentation] ; Erguer a voz – pensar como feminista, pensar como negra [Élever la voix – penser comme une fémininste, penser comme une noire], toutes les deux en 2019, pour ne garder plus que trois titres qui sont aussi des recueils d’essais. Dans ces oeuvres, nous reconnaissons la prosatrice à l’écriture cristalline, l’analyste aigüe des représentations culturelles et artistiques du point de vue racial et la penseuse et activiste féministe noire états-unienne. 

Toutefois, l’originalité de cette oeuvre est de révéler le visage peu connu de bell hooks, pour le public brésilien, tout du moins. Ici, les qualités mises en avant dans le paragraphe intérieur sont liées à la professeure universitaire, qui revisite son passé comme une étudiante du sud des États-Unis, la crise à laquelle elle a été confrontée lorsqu’elle a été nommée au département d’anglais de l’Oberlin College, « J’ai été hantée par le rêve de fuir – de disparaître – et même de mourir »2 bell hooks, Ensinando a transgredir, p. 09.), puisqu’elle rêvait déjà d’être écrivaine et non pas professeure, comme elle le dit dans le chapitre d’introduction, avant même de devenir la professeure avec plus de 20 ans d’expérience et qui voit dans l’éducation une mission politique, liée à l’acte d’écrire de manière accessible pour les différents publics à propos de la race, du genre, de la classe sociale et de la décolonisation. 

Dans les 14 essais qui composent ce collectif, l’auteure ouvre sa « boîte à outils » pour révéler des stratégies, des difficultés et des influences dans le processus de se faire professeure dans et hors de la salle de classe. Les textes ont été écrits à des moments différents et pour différents publics, ainsi, divers thèmes se répètent tout au long du texte. Le livre est tourné tant vers les éducateur.rice.s, que vers les étudiant.e.s, puisque bell hooks aborde tant sont point de vue en tant que professeure, qu’en tant qu’étudiante dans différents contextes et moments de sa vie. Nous pouvons ajouter, également, que le livre est certainement précieux pour tout.e.s  qui voient dans l’éducation – formelle ou non – une manière d’élargir notre capacité d’exercer la liberté, comme des sujets historiques. 

Dans la géographie des chapitres, l’introduction a un rôle-clé, puisque l’auteure revisite les années de sa formation, en passant par son enfance dans le sud des Etats-Unis racialement ségrégué, à son adolescence dans le contexte de la déségrégation raciale. Entre un contexte et un autre, il y a un diviseur d’eaux. Alors que dans les écoles ségréguées noires, la majorité des professeures étaient des femmes noires, l’enseignement était anticolonial, antiraciste et l’éducation était tournée vers la pratique de la liberté. Avec la fin de la ségrégation raciale (à la moitié des années 1960), les écoles classiques sont composées en majorité par des professeurs blancs, la construction du savoir est réduit a la transmission d’informations, et en plus de cela, les cours finissent par reproduire des stéréotypes raciaux. Ensuite, bell hooks nous parle de son enseignement supérieur (moment où elle commence également à enseigner) et de sa post-graduation. L’un des points les plus intéressants de sa formation en tant qu’éducatrice a lieu à cette période. D’abord parce qu’on remarque que les cours étaient ennuyeux – l’enthousiasme, la joie d’enseigner n’étaient même pas envisagés. D’ailleurs, dans divers essais, elle critique la notion généralisée académique qui est qu’un bon cours doit être sérieux et centralisé sur le pouvoir de parole de l’enseignant. « Entrer dans une salle de classe d’université avec la volonté de partager le désir de stimuler l’enthousiasme était un acte de transgression »3Ibidem, p. 17.. Un autre point de retournement de sa trajectoire a eu lieu lors de sa graduation, quand l’auteure a pris connaissance des œuvres du brésilien Paulo Freire, qui selon l’auteure, a fourni un langage politique à un moment où j’aspirais à devenir une intellectuelle noire insurgente. « Quand j’ai découvert l’œuvre du penseur brésilien Paulo Freire, mon premier contact avec la pédagogie critique, j’ai trouvé chez lui en mentor et un guide, quelque qui comprenait que l’apprentissage pouvait être libertaire »4 Ibidem, p.15..  Dans cette période, une phrase de Freire est devenu son mantra, celle-ci dit qu’on n’entre pas dans la lutte en tant qu’objet pour devenir un sujet ensuite. 

Dans des œuvres comme Pédagogie de l’opprimée, Lettres à Guinée-Bissau : registres d’une expérience en processus, Pour une pédagogie de la Question (composée de dialogue entre Freire et Antonio Faundez), bell hooks évoque le fait qu’elle ait ressentie une profonde empathie et une identification avec les écrivains freiriens, puisqu’elle-même a une origine rurale et a vécu le lien profond de ses anciennes professeures noires du secondaire avec l’éducation comme une pratique de la liberté. En plus des œuvres, l’auteure a connu personnellement Freire, d’abord lors d’un séminaire dans une université dans laquelle elle enseignait. À ce moment-là, bell hooks l’avait critiqué car elle avait remarqué un langage sexiste dans l’un de ses textes. Paulo Freire n’a pas seulement accepté les critiques, il a également expliqué qu’il accorderait plus d’attention à ces aspects dans ses œuvres suivantes. Ce qui a réellement eu lieu. Pour l’auteure, à partir de ce moment, elle a commencé à aimer l’éducateur brésilien. À chaque fois qu’il a mis en évidence l’un de ses enseignements avec son propre comportement, la cohérence entre la théorie et la pratique. En plus de pénétrer dans plusieurs discussions tout au long du livre, Paulo Freire est le thème central du chapitre 4, dans lequel l’auteure crée une interview imaginaire et affective, dans laquelle Gloria Watkins (le vrai nom de l’auteur) interroge bell hooks (nom qu’elle adopte pour rendre homme à son arrière-grand-mère maternelle), à propos de l’impact de l’œuvre de Paulo Freire dans sa production.

 

Ilustração: Juliana Barbosa

II

L’un des aspects centraux de toute son œuvre est la manière avec laquelle l’auteure construit sa conception de la Pédagogie Engagée, thème principal du chapitre 1. Cette forme de voir l’éducation, formée tout au long du temps, est le résultat de la confluence des plusieurs sources : la pédagogie critique de Paulo Freire, l’antiracisme, le féminisme et l’abordage holistique de l’apprentissage, dans lequel non seulement la cognition est importante, mais également les aspects spirituels, ainsi que les aspirations individuelles des étudiant.e.s. Dans ce dernier cas, elle cite, aux côtés de Paulo Freire, l’importance d’un autre maître, le moine bouddhiste vietnamien engagé Thic Nhât Hanh.

Les chapitres 2 et 3 abordent le multiculturalisme. Dans le premier d’entre eux, intitulé Une révolution de Valeurs, son principal interlocuteur est Martin Luther King. Y sont discutés les conditions requises et les défis fondamentaux pour une salle de classe multiculturelle. Être préparé et vouloir Embrasser le changement (titre du troisième chapitre), construire des espaces formatifs d’échanges d’expériences et de peurs, remettre en question l’éducation bancaire, entre autres thèmes, sont abordés. bell hooks met en avant plusieurs fois, tout au long du livre, qu’il ne suffit pas simplement de changer le contenu du programme, mais qu’il est nécessaire de changer les habitudes et les attitudes. Dans le cas du multiculturalisme, embrasser le changement exige une « véritable révolutions des valeurs », comme l’a souligné King, cité par l’auteure. 

Les chapitres 5 et 6 abordent la centralité de l’expérience dans la formulation pédagogique de l’auteure. Tout d’abord, dans la théorie comme pratique libératrice, bell hooks défend que la théorisation à partir de la douleur et de la lutte puisse avoir un potentiel d’auto-récupération et de libération collective, dans laquelle la théorie et la pratique sont conjointes. Utilisant des exemples personnels et d’autres études, elle argumente que les enfants peuvent être de grands théoriciens, dans la mesure où ils sont capables de faire des questionnements et mettre en doute divers aspects que la vie adulte à tendance à naturaliser, comme le sexisme et le racisme. Elle met également en avant, dans ce chapitre, l’importance des théories qui peuvent être partagées de forme orale et écrite. En réfléchissant à propos de sa pensée féministe, elle affirme : « Pour moi, cette théorie nait du concret, de mes efforts pour comprendre la vie quotidienne, de mes efforts pour intervenir de façon critique dans ma vie et dans la vie d’autres personnes »5 Idem, p.97.. Ainsi, elle tente de rendre la théorie féministe accessible à différents publics. Ce qui a pour résultat, la possibilité que plus de personnes adhèrent au féminisme. 

Dans le chapitre 6, d’un autre côté, Essentialisme et expérience, elle défend l’idée selon laquelle le partage d’expériences personnelles dans une salle de classe, d’un façon non essentialiste, est une manière de créer une communauté scolaire d’apprentissage dans laquelle tous s’intéressent aux discussions, puisque ils sentent que les contenus abordés ont un lien et répondent à des interrogations de leur propres vies. En plus de ça, je défends que l’habilité de circuler entre le personnel et le quotidien pour l’universitaire permette de potentialiser la capacité d’apprendre. 

La discussion à propos de la solidarité féministe entre les femmes noires et blanches états-uniennes, la pensée féministe et académiques noires sont abordées dans les chapitres 7, 8 et 9, respectivement. 

Il est important de mettre en avant le chapitre 10, La construction d’une communauté pédagogique. Fait sous forme de dialogue entre un éducateur blanc et une éducatrice noire, Ron Scapp et bell hooks, comme forme de créer des dialogues solidaires et politiques entre intellectuels de genres et de races distincts, qui ont osé rompre ces barrières pour élaborer autour des visions communes du monde. Partant de la conception commune de la pédagogie comme pratique de liberté, ces deux professeurs ont échangé des idées à propos de leurs trajectoires et conceptions de l’éducation et des cours. L’idée maîtresse qu’ils défendent est que pour construire une communauté pédagogique, en ayant comme principe une pédagogie engagée, il est nécessaire de transformer la structure pédagogique de l’enseignement, tout comme le programme. Cependant, il est nécessaire d’aller plus loin et transformer les attitudes, puisqu’un cours de contenu progressiste peut être donné de façon conservatrice et autoritaire. Les mots de Ron Scapp et de bell hooks défendent, entre autres, que ce n’est pas seulement le contenu qui doit être émancipée, mais également la pratique de l’enseignement. 

D’autres thèmes abordés dans ce livre sont la relation entre l’enseignement de la langue anglaise et la décolonisation dans La langue (chapitre 11), la classe sociale, dans Confrontation de la Classe Sociale dans la salle de classe (chapitre 12) ainsi que la sexualité, dans Eros, érotisme et le processus pédagogique (chapitre 13). 

Le dernier essai, Extase, est une révérence à « l’art d’enseigner ». Même si l’auteure souligne l’usure physique et émotionnelle que l’enseignement d’une pédagogie engagée implique à cause, par exemple, de la plus grande popularité de ces cours face aux traditionnels cours d’éducation bancaire. Ce qui paradoxalement, admet-elle, rend plus difficile la transformation de la salle de classe en une expérience de communauté d’apprentissage dans laquelle tous peuvent s’exprimer, écouter et être co-responsables des cours. Malgré cela, bell hooks termine son livre avec ces mots : 

« L’académie n’est pas un paradis. Mais l’apprentissage est un lieu où le paradis peut être crée. La salle de classe, avec toutes ses limitations, continue à être un environnement de possibilités. Dans ces champs des possibles, nous avons l’opportunité de travailler pour la liberté, d’exiger de nous et de nos camarades une ouverture d’esprit et du cœur qui nous permette d’affronter la réalité tant que, collectivement, nous imaginons des schémas pour croiser les frontières, les transgresser. C’est ça l’éducation comme pratique de la liberté. » (hooks, 2013, p. 273) [Traduction libre]

Dans les moments extrêmes, comme ceux que nous vivons au Brésil et dans le monde avec l’ascension des forces conservatrices dans le scénario public, dans lequel la pensée livre, progressiste et engagé, dans et hors des écoles, sont attaquées, bell hooks nous invite à penser le territoire de l’éducation, de manière ample, comme un exercice de la liberté. Et c’est pour cela que ce livre est si actuel.

Vinebaldo Aleixo de Souza Filho   |   Brésil

Doctorant en Sociologie par le Programme de Post-graduation en Sociologie de l’Université Unicamp.

vinealeixo@gmail.com
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