Narratives

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En fin de compte, sommes-nous aussi pauvres qu’ils le disent ?

Le cyclone Idai et l’autodétermination du peuple mozambicain

Amade Casimiro Nacar

| Mozambique |

traduit par Déborah Spatz

Ancrée dans la mémoire des Mozambicains, 2019 est l’année qui nous rappelle le malheureux passage du cyclone Idai.

Mais, comme le dit le dicton millénaire : « tout mal vient pour un bien ». Plus perspicace encore, un autre dicton arabe considère que « c’est avec l’adversité que vient la facilité ». Le cyclone Idai a provoqué la destruction, c’est vrai. La destruction humaine et matérielle. Nous avons perdu de nombreux compatriotes, qui contribuaient à la diversité et au développement de notre riche pays. Nous avons perdu également des infrastructures aux fonctions diverses. Nous avons perdu des routes, des écoles, des hôpitaux, des centres commerciaux et d’autres services. La perte de tout cela s’ajoute à une autre perte qui, pourtant, est paradoxalement un gain; un gain qui, en réalité, n’a jamais été perdu. 

Nous avons gagné la richesse. Laquelle ? Face aux traces de destruction et de souffrance causés par Idai, comment penser aux gains qui en découlent ? Oui, nous avons gagné une richesse que nous n’avons jamais perdue. Nous avons gagné la déconstruction du fait que nous sommes pauvres. Quand l’idée que nous sommes pauvres a-t-elle surgi? Nous ne le savons pas. Mais cette idée s’intensifie depuis des décennies. Elle s’est intensifiée jusqu’à l’arrivée d’Idai. Le cyclone Idai n’a pas seulement détruit des vies et des infrastructures, il a également détruit la fausse perception du fait que le Mozambique est un pays pauvre. 

Quand Idai est arrivé, je n’ai pas vu de pauvreté. D’ailleurs, l’idée de pauvreté ne m’a jamais traversé l’esprit. Comment pourrait-elle ? Si j’ai vu mes compatriotes, de Rovuma jusqu’à Maputo, de Zumbo à Indico, prendre le peu qu’ils avaient et l’envoyer à Sofala, Manica. J’ai vu des mobilisations sur les réseaux sociaux, j’ai vu des mobilisations sur la route, j’ai vu des mobilisations des Mozambicains vivant à l’étranger, plus distants du Mozambique et des Mozambicains dans le profond arrière pays du Mozambique. Toutes ces mobilisations combinaient une seule idée: celle d'aider les frères qui en avaient besoin. Des volontaires sont partis, des boîtes pleines de nourriture, de vêtements, d’innombrables biens matériels de diverses régions du pays et du monde, en direction des provinces dévastées par Idai. Comment des personnes pauvres pourraient-elles être capables d’actes si nobles ? Non, nous ne sommes pas pauvres et Idai nous a aidé à voir cela.   

Bien sûr, certains peuvent dire que l’absence de biens matériels constitue la pauvreté. Une légitimité existe dans cet argument. Mais cette légitimité se perd dans la simplicité de ce même argument. Comment peut-on réduire la pauvreté, un concept si riche (il n’existe, paradoxalement, pas d’autre mot pour adjéctiver la richesse, mise à part riche) seulement pour parler des biens matériels ? C’est certainement la pauvreté de la condition humaine, réduire la richesse à l’accès aux biens matériels. La richesse c’est plus que cela. 

D’une autre façon, l’absence de compassion, l’absence d’empathie et de solidarité est la plus terrible et la plus redoutable des pauvretés. Puisque, sans ces qualités, même si les biens matériels existent, on continue à être pauvres. Comment quelqu’un qui possède de nombreux biens matériels, mais qui est dépourvu d’humanisme, de philanthropie et de sens patriotique, peut-il être une bonne influence dans la société ? Comment cet Humain peut-il aider au développement de l’humanité ? Si les biens qu’il a ne serviront que pour son égo et rien d’autre ? Inversement, ceux pour qui la vie n’a pas permis d’importantes possessions matérielles, mais leur a donné les valeurs morales les plus hautes, ceux-ci sont disposés à aider les autres indépendamment de leur propre situation, ceux-là continuent-ils à être pauvres ? Puisqu’il existe une réponse affirmative à cette question, l’état du monde est donc pauvre. La condition humaine se détériore. 

On nous disait avant Idai, pendant Idai et, d’autres fois encore, après Idai; on nous disait via les canaux d’informations que l’un des pays les plus pauvres du monde avait été affecté par une calamité. Mais on ne nous a pas dit, ni avant, ni pendant, ni après Idai; non, on ne nous a pas dit que dans ce pays, il y a un sentiment d’échange, on ne nous a pas dit que dans ce pays, il y a un sentiment de compassion, et plus que tout, que ce pays n’est pas un pays pauvre. On ne nous a pas dit que les pauvres de ce pays partiraient au secours des autres pauvres de ce même pays. On ne nous a pas dit que ce pays, que ce grand et vif Mozambique ne peut être classé comme pauvre parce que ces personnes, le bien le plus précieux qu’un pays puisse avoir, les personnes sont riches et des exemples de dépassement pour le monde entier. 

On ne nous a pas dit cela et on ne nous le dit toujours pas. On nous a dit que nous n’avons pas ce que les autres ont. On nous dit que ne pas avoir ce que les autres ont, nous fait être pauvres. Voilà le problème: on nous a dit, on nous dit. Et nous, que disons-nous? On a acheté notre richesse avec la richesse des autres. On a établi la doxa de la richesse matérielle. Mais, parfois, la richesse matérielle ne nous importe point. Parce que nous ne parlons pas de plusieurs types de richesses ? Parlons au moins, en plus de la richesse matérielle, de la richesse spirituelle, parlons de la richesse émotionnelle, parlons de la richesse culturelle, partageons la richesse sociale. Enseignons les richesses d’Idai.  

Comment un peuple qui a été touché par un cyclone si puissant que le cyclone Idai, peut-il continuer à sourire? Comment les Mozambicains, qui ont presque tout perdu, matériellement parlant, peuvent-ils garder leurs rêves illuminés ? Oui, matériellement parlant, puisque nous n’avons pas perdu l’espoir d’un futur meilleur, nous n’avons pas perdu la foi en l’aide divine, nous n’avons pas perdu la foi en l’aide humaine de nos frères. Puisque nous avons vu des reportages dans lesquels des enfants, qui le lendemain du passage du cyclone Idai, jouaient et lorsqu’ils étaient interviewés parlaient de leurs objectifs futurs. 

Le cyclone Idai nous a aidé à dire quelques choses. Des choses qui étaient déjà visibles avant le passage du cyclone Idai. Des choses qui, cependant, n’étaient pas mentionnées. Nous avons dit qu’il existe plusieurs richesses et que nous sommes les détenteurs de beaucoup d’entre elles. Nous avons dit que nous avons la richesse spirituelle, que nous avons la richesse sociale, que nous avons la richesse émotionnelle. Mais nous avons tellement d’autres richesses qui sont fréquemment évoquées. Puisqu’il faut avoir toutes ces richesses pour se relever d’une catastrophe, comme celle qu’a été le cyclone Idai. 

L’idée que nous sommes ce que nous pensons est communément acceptée. Et si nous sommes ce que nous pensons, pourquoi ne sommes-nous pas les richesses que nous avons à notre disposition ? Pourquoi ne pensons nous pas à la noblesse qu’Idai nous a montrée en faisant partie de notre quotidien ? Pourquoi oublions-nous ce qu’Idai nous a enseigné ? Si nous sommes ce que nous pensons, pensons alors aux richesses que nous avons et peut-être ainsi, nous ne serons pas si pauvres que ce qui se dit. Puisqu’au delà d’être, il est intéressant de paraître. 

Le Mozambique, le Mozambique et les Mozambicains, mes frères, sont extrêmement riches !

Ah, mes frères, nous ne sommes pas si pauvres que ce qui se dit. Nous sommes si riches que ce qui ne se dit pas.


 

Amade Casimiro Nacir | Mozambique |

amadecasimironacir@hotmail.com

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