littérature, poésie et distanciation sociale

periferias 5 | santé publique, environnementale et démocratique

photo: Alexander Bee

À propos du Poète et du Café

Girma Fantaye

| Éthiopie |

traduit par Déborah Spatz

version en anglais
traduite du amharique par
 

Hewon Semon
“የንጋት ወፍ ጥሪ”

Il n’y avait pas eu un seul jour où Woubshet ne s’était pas réveillé grincheux, à l’aube. Ses voisins, à droite et à gauche de sa chambre louée, étaient pour lui comme des réveils. Les bruyante prières de la femme qui s’était récemment convertie du christianisme orthodoxe à la religion « Pente », à gauche, et la musique perçant le toit du banquier, à sa droite, qui chantait dans l’espoir d’échapper aux bruits des prières de la femme, tirait Woubshet brusquement de son sommeil tous les matins. En plus de tout ça, la vache du propriétaire contribuait également à cela en émettant de graves sons pour des raisons peu claires; soit elle protestait à cause de la traite, soit parce qu’elle clamait son désir d’avoir son veau. 

Mais aujourd’hui, il se réveilla au son du camion de pompiers, la déclaration « Je viens pour toi » traversant la région. Il s’assit sur le bord de son lit, essayant avec force d’ouvrir ses yeux. Il mit ses jambes par terre, à la recherche de ses pantoufles. Il ne les trouva pas. Il ne parvenait pas à se souvenir où il les avait jetées la nuit dernière. 

Il savait qu’il avait dormi. Comment avait-il pu dormir autant ce jour là ? En ce jour spécial ! Un peu énervé contre lui-même, déshabillé de la tête aux pieds, il se dirigea vers son étagère à la recherche de sa montre. Elle indiquait neuf heure trente. Comme il le craignait, il était en retard. Il s’habilla rapidement et, à la hâte, prit le chemin d’Africa Avenue, en direction d’Abyot Square. Sa précipitation donnait l’impression qu’une autruche en colère, à la recherche de ses poussins, le poursuivait. 

Ses longues jambes, sentant les tensions de la fatigue, ne pouvaient satisfaire le désire de son coeur d’aller plus vite, mais leurs longues enjambées suffisaient à avaler la route de manière suffisamment rapide. Après être passé devant le restaurant Flamengo, il fit une brève pause, regardant les fidèles vêtus de blanc, montant et descendant les escaliers de l’église Saint-Etienne de Hayq. 

Il pencha sa tête en direction de l’église, se baissa et dit : « Aide-moi à passer une bonne journée, retiens mes ennemis, mon Père », à Saint Etienne, et continua son chemin. Il marcha vers le stade d’Addis Abeba, le laissa sur sa gauche et marcha en direction de Churchill Avenue. 

Il ralentit le pas. Il se rendit compte qu’il transpirait sur son front lorsqu’il arriva à l’hôtel Ras, sur Churchill Avenue. Il sortit un mouchoir bleu de la poche gauche de son large manteau et sourit, tout en tamponnant la sueur sur son visage. Il pouvait sentir que c’était une bonne journée. Le Café Roha serait plein d’excitation aujourd’hui. Il ne parvenait pas à se souvenir clairement de la dernière fois qu’une soirée poétique avait eu lieu au Café Roha. Cela devait être il y a plus de 10 ans. Des poètes renommés et estimés, des critiques locaux, des journalistes à la recherche de ragots, des comédiens qu’il voyait tous les jours profiter du soleil au théâtre Biherawi, ils viendraient tous. « Tous viendront présenter de la poésie ou se moquer de ceux qui lisent leurs poèmes », se dit-il. 

Lorsqu’il arriva à l’hôtel Ras, il commença a marché encore plus lentement. Il posa sa main sur sa chemise pour vérifier que son col était placé correctement, sous le pull qu’il portait. Il était placé correctement. Il se baissa pour regarder ses chaussures. Ses chaussures n’étaient pas propres. Il héla les cireurs de chaussures assis au soleil, de l’autre côté de la route principale. Un cireur, âgé d’environ quinze ans, vint vers lui. Sans lever les yeux des chaussures de Woubshet, le cireur laissa tomber sa boîte sur le sol, s’agenouilla et commença à essuyer les chaussures. Woubshet, le pied sur la boîte du cireur, se perdit  dans ses pensées, pensant à la soirée à venir et au petit discours qu’il prononcerait.


Tout recommença à nouveau, mardi dernier. Un jeune garçon maigre, à la peau noire et aux cheveux en bataille vint au Café Roha et resta près de l’entrée. Woubshet préparait une tasse de macchiato avec du café chaud. 

« Qu’est-ce qui vous retient ici ? Rentrez ou alors aller à droite ou à gauche », cria-t-il, pointant du doigts les cafés Sheger et Arada.

Le jeune garçon ignora Woubshet. Il resta encore un peu à l’entrée, puis cria : « Woubshet, le poète ! » 

Woubshet arrêta de préparer son macchiato et regarda fixement le garçon. Personne ne l’avait jamais appelé « poète » jusqu’à aujourd’hui. 

« Vous êtes maudit. Reprenez les soirées de poésie. Vous pensez qu’il suffit  simplement d’écrire un livre et de passer votre vie à brûler ce livre ? » dit le garçon. Ensuite, il partit sans attendre de réponse. 

Woubshet ne savait pas qui était le garçon ou qu’il l’avait envoyé. Il ferma son café et alla au bar Tele pour boire un verre, il passa ensuite la soirée à marcher sans but, en pensant aux bons vieux jours du Café Roha. Quel temps béni cela avait été. 

Qu’avait-il fait ces 10 dernières années ? Rien ! Qu’avait-il fait à part brûler chaque copie du seul livre qu’il avait écrit, faisant un feu de joie comme durant la cérémonie du Meskel Demera ? Il aurait aimé se cogner la tête contre un mur. 

Woubshet Mesfin avait publié un livre de poésie intitulé « Le décret de l’Oiseau de l’aube » et devint la risée des critiques, ainsi que des poètes professionnels et amateurs. Il avait écrit à propos d’un oiseau. Il y avait un oiseau. Un oiseau qui, au contraire de celui de Meskel, ne venait pas juste une fois par an, suivant l’odeur d’Aden Abeba. C’était un oiseau qui, lorsque le ciel prenait la couleur du ventre d’un âne, troublait la paix d’Addis Abeba, en déclarant : « Allehu, allehu, j’existe ». Un jour, tous les autres oiseaux copièrent sa voix,  commencèrent à dire « Allehu, allehu » et volèrent sa mélodie. Cet oiseau ne fut plus jamais vu. Elle ne revient plus jamais à Addis Abeba. Il écrit « Où es-tu partie, oiseau ? » Quand le livre fut publié, il devint un objet de moquerie. Il fut accusé de manquer de respect à la littérature, et cela fit dix ans, mardi dernier, que, comme Aryos, il avait été excommunié des arts. 

Il écrivit ses poèmes au temps où le Café Roha n’était pas l’endroit le plus en à la mode pour la littérature. Ce fut une époque merveilleuse pour le Roha et pour les arts. Au moins deux fois par semaine, le Roha recevait des présentations poétiques accompagnées de musique du kart et du washint, et, une fois tous les 15 jours, un artiste célèbre était invité à mener des conversations animées. 

La semaine où son livre fut publié, les critiques sortirent leurs armes et tirèrent sur lui. Lorsqu’il arriva pour ouvrir le Café Roha, tôt le matin, cinq jours après la sortie du livre, il trouva son livre jeté sur la terrasse de son café. Il ne s’attendait pas à recevoir autant de négativité. Les poètes, les critiques, les journalistes dont, autrefois, le Café Rega regorgeait, disparurent complètement. 

Il ferma le Café Roha et disparu de la région pendant deux semaines. La nouvelle du retrait de Woubshet retenti dans toute la ville. Il alla à Dire Dawa. À son retour, méprisant la poésie, il arrêta toutes sortes de programmes artistique au café. Il retira les poèmes des murs. Ensuite, il coupa tout contact avec tous les poètes et les critiques et commença à acheter les exemplaires de son livre auprès des éditeurs et des vendeurs, pour les brûler, dans l’espoir que la prochaine génération ne sache rien de tout ça. 

Le Roha devint rapidement un café froid, dans lequel seul du café ou des macchiato étaient vendus. Le glamour du Roha s’est un peu plus détérioré quand les cafés voisins, Sheger et Arada, ouvrirent. 

Woubshet ne voulait gérer le Café Roha que jusqu’à ce que tous les exemplaires de son livre soient brûlés. Il avait publié neuf cent cinquante exemplaires. Un mois et vingt neuf jours après son retour de Dire Dawa, il avait acheté neuf cent trente copies. Mais retrouver les vingt derniers livres lui prit plus de dix ans. Puisqu’il ne savait pas qui avait acheté les exemplaires, il continuait de se rendre dans de vieilles librairies. Il était même capable d’attendre la fin des horaires de travail, à plusieurs endroits, pour demander: « Quelqu’un a-t-il un livre intitulé « Le décret de l’Oiseau de l’aube »? Mais même là, jusqu’à mardi dernier, il n’avait acheté et brûlé que seize des livres restants; il lui manquait quatre livres maintenant. 

Cependant, mardi, il avait décidé d’abandonner ses dix ans d’efforts et d’organiser un grand événement poétique. Il avait distribué des publicités dans des lieux de rassemblements publics. Il avait aussi envoyé des descriptions de l’évènement aux journaux. Sa seule inquiétude était par rapport au nombre de personne qui viendraient; il ne voulait pas d’un grand groupe.


Il donna un birr au cireur et se dirigea calmement vers le Café sans attendre sa monnaie. En voyait le nombre de personnes à l’extérieur du théâtre Biherawi, buvant du thé, du café ou des macchiatos, il pouvait sembler que Addis Abeba avait été invité à se rendre au combat. Un sentiment de jalousie s’empara de lui lorsqu’il réalisa que son café n’était pas ouvert, et que toutes ces personnes étaient servies seulement par l’Arada et le Sheger. 

Mais il se reprit immédiatement: « Écoute Woubshet Mesfin ! Tu es un poète, pas un marchand ! Laisse-les payer avec de l’or ! »

Il mit sa main da sa poche à la recherche de la clé du café. D’abord dans poche gauche. Il y trouva un mouchoir bleu. Il vida ensuite ses autres poches. Il avait dû oublié les clés à la maison. Il avait oublié ses clés. Il s’approcha des autres cafés, en colère contre son oubli. C’était comme si les admirateurs de café de la ville avait été appelés ici, par proclamation. Le bruits des tasses et des cuillères, l’agitation des buveurs de café, les va-et-vient des serveurs donnaient l’impression que ces cafés étaient un marché sauvage. 

Woubset s’approcha des cafés. Il pouvait voir le Café Arada. Il pouvait également voir le Café Sheger. Mais pas le Café Roha. Plus il s’approchait, plus sa confusion augmentait. Il arriva sur la terrasse, ne voulant pas accepter ce qu’il était en train de voir. Des places étaient prises; certains buvaient debout. Toutes les chaises de la terrasse était occupées. 

Le Café Roha était là. 

Mais le Café Roha n’était pas là maintenant.

Il eut du mal à comprendre ce qu’il voyait. Il tenta de se convaincre que ce qu’il voyait n’était pas vrai et qu’il ne devait pas être éveillé. 

Le café n’était pas là. 

Le Café Roha se trouvait, jusqu’à onze heure la nuit dernière, entre les cafés Arada et Sheger. Incapable de digérer ce qu’il voyait, il resta debout pendant environ une vingtaine de minutes appuyé sur l’un des piliers du théâtre Biherazi, bougeant ses yeux, regardant les buveurs de café sur la terrasse, d’un manière absente. Il enregistrait les caractéristiques de chaque client. 

Il lu les noms des cafés, affiché sur le mur extérieur de leurs entrées. Une lecture, Café Arada. Sans retirer ses yeux du mur, il jeta un coup d’oeil lent et prudent à la porte du café voisin. Café Sheger, lu-t-il. 

« Ende ! Est-ce que c’est réel ? » se dit-il. Et puis encore : « Es-tu stupide ? Ça ne peut pas être le cas », se gronda-t-il. Il détourna son visage des cafés et regarda les immeubles en face de lui. Il vit le café Addis, au loin. Il ne s’était pas trompé de quartier. Il allait et venait de cet endroit, depuis 15 ans. 

Revenant à ses pensées, il se demanda: « Où est passé le Café Roha ? » tout en se tapotant la front, parce qu’il ne pouvait ni voir, ni lire son enseignes. « Mes yeux ont alors arrêté de lire » dit-il, marchant de là où il se tenait près du théâtre Biherawi, et se dirigeant vers l’Hôtel Ras. Lorsqu’il arriva à l’entre de l’Hôtel Ras, il s’arrêta. Il se frotta les yeux et se dit, plusieurs fois, que ce qu’il voyait: des gens passant devant lui, des créatures montant et descendant doucement la rue, n’étaient pas dans ses rêves, c’était la réalité. Il s’étira. Il se frappa doucement le front avec la paume. 

Il recula doucement de quarante mètres entre l’Hôtel Ras et le théâtre Biherawi. « Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? » se demanda-t-il. « Ohhh ! Est-ce que tes yeux ne peuvent-ils plus voir correctement ? Cela signifie que l’âge est là. Et s’il ne s’agissait pas de mes yeux ? » S’inquiéta-t-il? « Ai-je commencé à perdre ma tête ? Suis-je en train d’oublier les choses ? Non ! Je ne suis pas devenu fou ! » Il regarda ce qu’il portait. Il avait l’air bien. « Même si je ne suis pas bien habillé, je ne me suis pas laissé aller » pensa-t-il, en se réconfortant. Si je mentionne le fait que le café a disparu, ils vont penser que j’ai perdu la tête, pensa-t-il, marchant à nouveau lentement. Il espéra que le court chemin lui prenne une éternité. Il retourna vers les cafés, se parlant à lui-même. Il regarda. Encore une fois, le Café Roha n’était pas à sa place. « Comment une personne seule ne peut-elle pas se demander comment un café qui était là hier n’existe plus aujourd’hui ? » se demanda-t-il et il jeta un coup d’oeil à la masse de personnes, sans problème, qui buvait du café. 

Il commença à penser à ce qu’il devait faire. Devait-il crier: « Ils ont volé mon café »? S’il le faisait, ils l’emmènerait à l’hôpital Amanuel, convaincus qu’il était fou. Comment allait-il se convaincre de ça et que ferait-il pour gagner sa vie maintenant ? Alors qu’il s’inquiétait de tout ça, deux comptables de la société Medhin entrèrent dans le café Sheger, sans le saluer. Ils l’avaient vu. Ils s’était même tous les deux regardés. Ils firent comme s’ils ne le connaissaient pas. Il était un peu agacé. En regardant du Café Sheger à l’Arada, puis dans le sens contraire, il espérait qu’un miracle puisse ramener le Café Roha. Un peu plus tard, deux jeunes femmes entrèrent dans le Café Arada sans le saluer. « Qu’est-ce qui va si mal chez moi qu’ils me refusent les salutations de Dieu ? » Dit-il, pensant les affronter. Mais personne ne peut vraiment accuser les autres de ne pas dire bonjour. Il retourna ses yeux vers là où se trouvait le Café Roha, encore la nuit dernière. 

Il avala sa salive puis regarda avec incrédulité l’Arada, puis le Café Sheger, en s’appuyant contre l’un des piliers du théâtre Biherawi. Énervé et confus, la sueur commençait à couleur sur son front. Il prit son mouchoir bleu, pour essuyer son visage et le remit dans sa poche, juste pour le remonter sur son front encore une fois. 

La petite serveuse du café Arada vint vers lui. Elle avait attaché ses cheveux courts dans à l’arrière. L’uniforme bleu qu’elle portait dessinait parfaitement ses hanches, faisant vaciller les yeux de tous les passants. Woubshet regarda son sourire; un brillant sourire magnifique qui a lui tout seul suffisait pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner. C’était une bonne amie. Une fois, il avait essayé d’écrire un poème pour son sourire, mais pas un seul vers n’avait été disposé à lui venir à l’esprit. 

Elle lui montra un sourire réservé et dit respectueusement: « Je suis désolée, tu es là depuis si tôt. Qu’est-ce qui t’amène ici ? » Son sourire, celui sur lequel il avait tenté d’écrire un poème n’était pas là. 

Woubshet baissa sa voix et s’approcha d’elle. « Tu ne me reconnais pas ? »

La petite serveuse essaya de le regarda avec humilité et secoua la tête. 

« Regarde moi ».

Elle le regarda.

« Tu ne me reconnais pas ? » répéta-t-il. 

« Je n’en suis pas certaine. Peut-être ai-je oublié. Je suis désolée. Notre travail nous oblige à rencontrer beaucoup de personnes, on ne peut pas se souvenir de tout le monde », dit-elle. 

« Mais tu me connaissais bien. »

Elle regarda encore une fois, secoua la tête et dit: « Qu’est-ce qui vous amène ici ? »

« Je ne veux rien. »

« Vous ne pouvez pas rester ici. Commandez quelque chose ou traversez la rue et restez debout. Des clients pourraient vouloir la place. C’est la politique de la maison. »

Woubshet se mis en colère. « Comment ? Qui ose m’empêcher de me tenir sur la terrasse de mon propre café ? » Il parla d’une voix plus forte. C’était de cela dont il avait peur. « Eshy, dis-moi, où est passé le Café Roha ? »

« Quel Café Roha ? » elle le regarda confuse.

« Mon café ! Le Café Roha ! C’était ici hier soir encore. »

Les clients assis sur la terrasse dressaient maintenant leurs oreilles et avaient commencé à écouter le ton élevé de Woubshet Mesfin. Tous les yeux étaient braqués sur lui, comme des épines de porc-épic. Il n’était pas certain de la raison pour laquelle tous le regardaient comme ça. Le café dans lequel il avait travaillé pendant de si longues années… Quand il disparait subitement, ne peut-il pas se demander pourquoi ? Ne peut-il pas s’enquérir de son droit, non ? 

« N’as-tu pas honte de nier l’existence d’un café dans lequel je suis entré et sorti pendant dix ans ? Demandons aux habitants d’Addis Abeba, de Mexico square jusqu’à celle de l’ambassadeur, de Legehar à Piassa, où se trouvait le Café Roha. Il n’y aucune raison de mentir. »

La petite serveuse quitta Woubshet pour prendre la commande de nouveaux clients. Woubshet marmonna seul: « Comme c’est bizarre! Juste très bizarre. »

Les yeux des gens étaient encore braqué sur lui. 

« Mes amis, pourquoi me regardez-vous ? Pensez-vous que je suis fou ou que je mens ? C’est mon témoin, je raconte la vérité. » dit-il en levant les mains au ciel.

« C’était quel café, mon ami ? » Demanda un grand jeune homme, pas loin de Woubhset, refusant son thé au citron avec une cuillère. 

« Mon café, le Café Roha. Il était ici jusqu’à 11 heures hier soir. » dit-il. « Je ne le trouve plus  maintenant. Qui peut me dire où il aurait pu aller ? » Ajouta-t-il, assez fort, pour que tout le monde puisse l’entendre. 

« Peut-être as-tu confondu l’emplacement ? Je viens ici depuis deux ans, je n’ai jamais vu de Café Roha, ici. » dit-il poliment, en frappant le bord de la tasse avec sa cuillère. 

Woubshet se mit en colère. « Qu’est-ce qu’il dit ?! Je te dis que j’y ai travaillé jusqu’à tard hier soir. Qu’est-ce tu racontes ? J’ai vécu de ça pendant des années. Combien de dépendants au café ai-je servi ? Comment peux-tu dire que tu ne l’as jamais vu ? Comment puis-je, moi, le propriétaire, ne pas être cru ? Cite-moi un seul poète qui ne connaisse pas  le Café Roha de Woubshet Mesfin. Combien de dramaturges se sont assis au Roha et y ont trouvé de nouvelles idées. « Dawn in Gonder », où penses-tu que cette pièce a été écrite ? N’était-ce pas au Café Roha ? N’était-il pas assis et ne buvait-il pas café chaud au Café Roha ? Pourquoi le nies-tu ? Il n’y a pas de raison de mentir. » 

Le jeune homme écouta Woubshet silencieusement et sans répondre, il mit un billet dans le porte-gobelet et partit, de manière précipitée. Le bruit qui entourait les deux cafés avait maintenant disparu et avait été remplacé par le silence et le chuchotement des mots. Certains commencèrent à rire.  

Le maître d’hôtel du Café Arada, dans sa tenue blanche, s’approcha de Woubshet. Il était grand et avait la peau foncée. Il avait une cicatrice sur le front, soit un cheval lui avait marché dessus, soit il avait été victime d’une attaque au couteau. Le responsable portait une courte blouse de travail sur sa chemise blanche. Il tenait poliment ses mains dans son dos et s’approcha de lui. 

Woubshet se détendit lorsqu’il vit Moges. « Moges, ajerew. Sors-moi de ce piège; où un café peut-il aller ? » dit-il, tout en baissant la voix. 

Moges fut surpris qu’un homme qu’il n’avait jamais vu l’appelle « ajerew », un terme d’affection entre amis, et dit: « Comment puis-je vous aider, Monsieur ? Vous dérangez les clients. »

« Moges ! » s’exclama Woubshet. Il frappa dans ses mains: « Moges! Toi non plus! Moges… »

« Me connaissez-vous ? »

« Woubshet Mesin de Harar ! Il me demande si je le connais ?! »

Moges était confus et il essayait de se souvenir où il avait pu connaître Woubshet. Il n’arrivait à se souvenir de rien. 

« Toi aussi, tu fais comme si tu ne me connaissais pas ? »

« Je ne vous ai jamais vu avant aujourd’hui. »

« Arrête de plaisanter et dis-moi où est mon café ? »

« Quel café ? »

« Le Café Roha ? »

« Quel Café Roha ? Je connais tous les cafés de la place Mexico jusqu’à Piassa, il n’y en a pas un appelé Roha. »

« Pourquoi vas-tu si loin! Dieu ne te jugera pas lui-même pour avoir nier que le Café Roha était entre les Cafés Arada et Sheger, pendant de nombreuses années. »

« Si le café était là, où serait-il allé ? Ce n’est pas du vent, vous savez? »

« N’est-ce pas Moges ? »

« Vous avez raison. »

« Il y a deux mois et vingt jours, n’ai-je pas apporté une poupée pour ta fille qui venait de naître ? »

« Oui, j’ai une fille maintenant, mais comment savez-vous que vous êtes venu chez moi avec une poupée comme cadeau pour ma petite fille. »

Woubshet était furieux. « D’où je te connais ? D’où je te connais ? Tu me demandes ça ? Combien de fois es-tu venu mendier de l’argent parce que le jour de paie n’arrivait pas assez tôt ? Combien de fois t’ai-je donné tout ce que j’avais ? »

Moges dit calmement: « Monsieur, où avez-vous dit que le café était ? »

Woubshet regarda en direction des deux cafés. Les clients buvant du café écoutaient attentivement leur conversation. « Ici évidemment. » dit-il en pointant les deux cafés servant leurs clients, l’un à côté de l’autre. « Entre les deux. À côté du Roha, il y avait le Café Sheger, n’est-ce pas ? »

Alors que Moges tentait de contenir son rire, le propriétaire du café Sheger remarqua l’agitation et s’approcha des deux. « Getaw, vous dérangez la région. »

« Où devrais-je aller, loin de mon propre café ? » hurla Woubhset, plein de colère.

Million enleva ses lunettes et scruta Woubshet.

« Ato Million, ne me dîtes pas que même vous, vous ne me reconnaissez pas. » dit Woubshet.

« Bien sûr que non ! » 

« Comment avez-vous pu m’oublier, l’homme qui a dirigé le Café Roha pendant de nombreuses années ? »

« Quel café ? » 

« Il me demande quel café ! Vous dirigez cet endroit prétentieux; comme si je ne savais pas que vous vendiez du khat ? Pourquoi prétendez-vous ne pas me connaître ? »

Il y avait de la confusion sur les visages de ses interlocuteurs. Bien qu’ils n’aient jamais vu Woubshet auparavant, ils pouvaient dire qu’il avait des informations sur eux. Million avait été lié à la vente de khat, il y a quelques années, mais plus maintenant. Maintenant, il ne possédait qu’une maison à Haya Mulet Mazoria, là où les artistes mâchent du khat. « Où avez-vous dit qu’était le Café Roha ? »

« Combien de fois dois-je vous le dire ? Il était entre les deux cafés. Vous m’avez également oublié pendant la nuit, mais que pouvez vous faire quand c’est Lui qui le commande. »

« Quand ? »

« Jusqu’à hier soir, 11 heures. »

« Et où est-il parti ? »

« Qu’est-ce que j’en sais ? »

« Eh bien, il n’aurait pas pu se lever et disparaître. » dit Moges.

Woubshet était en colère. 

« S’il était là, où ailleurs pourrait-il être ? Le café n’a pas pu s’envoler. » dit Million, en se retournant pour entrer dans son café. Tous quittèrent Woubshet où il se tenait, pour retourner à leur travail. 

Les buveurs de café posèrent leurs yeux sur lui. Il renvoya ses yeux vers le Café. Comment l’avaient-ils tous oublié en une journée, et comment le Café Roha avait-il disparu ? Il ne parvenait pas à comprendre. « Est-ce que je rêve? » se dit-il à lui-même. Impossible, il ne rêvait pas. Le Café Roha était parti. Quand il leva les yeux, les regards des gens étaient braqués sur lui. Certains avec le pitié pour lui. 

« Qu’est-ce que vous regardez ? Pourquoi agissez-vous comme si vous ne me connaissiez pas ? » dit-il bruyamment. Personne ne répondit. « Toi, toi », dit-il, en pointant du doigt un petit homme au gros ventre qui se plaignait que son macchiato avait trop de lait. « Tu ne me reconnais pas ? N’étais-tu pas à client à macchiato du Café Roha ? »

« Qui ça ? Moi ? » demanda l’homme. 

« Oui, as-tu oublié ? »

« Ne commencez pas les problèmes, mon ami. De quel Roha parlez-vous ? Ils commencent à vous soigner et ils vous laissent sortir trop tôt, dans cet hôpital de fous. Ensuite, vous venez ici et vous nous dérangez. »

« Qui traites-tu de fou ? » Woubshet haussa le ton. « Tu crois que je ne sais pas que tu prends de la lagartine ? » ajouta-t-il. 

L’homme était en état de choque.  « Je pense que vous êtes un espion. Vous semblez garder beaucoup de secrets. Maintenant, arrêtez de m’embêter. » Il se tut en pensant à la façon dont un inconnu pouvait connaître son état de santé mentale. Il continua à remuer son macchiato silencieusement. 

Moges entendit le bruit sur la terrasse et sortit. Il vit Woubshet se disputer avec un client. « Vous perturbez notre travail. Je vais appeler la police. Ne pensez-pas que le commissariat soit loin d’ici… »

« Fais venir mille policiers. J’ai posé des questions à propos de mon café. » dit-il. « Tu penses que c’est le café de n’importe qui, mon café, ma sueur, Woubshet Mesfin de Harar, un poète qui n’a peur de personne, un poète. Ne pense pas que je veuille un morceau de la fortune de qui que ce soit. » Il s’approcha de Moges. 

Monges essaya de revenir en arrière. « Ne me faites pas téléphoner à la police. » dit-il. 

« Appelez mille policiers, je suis du pays de Harar. Qui a peur de la mort ? Tu parles de la police, ha ha ha … les policiers gazeux, qui a peur d’eux ? » 

Parmi ceux qui regardaient Woubshet, certains s’intéressaient à sa persévérance, d’autres qui étaient fatigués de ses répétitions, commencèrent à payer leur additions et à partir. Alors qu’ils sortaient, d’autres buveurs de café prenaient leurs places. 

Woubhset passa rapidement devant Moges et se dirigea vers les toilettes du Café Arada. Les personnes à l’intérieur ne s’étaient pas rendues compte de ce qui se passait à l’extérieur, ils ignorèrent donc l’entrée précipitée de Woubshet. Leur attention ne se tourna sur lui que lorsque Moges le suivit en criant « Sortez ! »

« Laisse-moi uriner en paix » dit-il et s’enferma dans les toilettes de l’intérieur. Il pouvait entendre Moges et les autres qui murmuraient devant la porte. 

Woubshet ferma ses yeux, alors qu’ils se tenait face à l’évier. Il avait peur de se regarder dans le miroir mais s’en approcha, cependant. À qui s’adresser pour demander de l’aide s’il voyait quelqu’un d’autre dans le miroir ? Il ouvrit le robinet, les yeux toujours fermés. Il sentit l’eau qui coulait sur ses mains.

Il ouvrit doucement les yeux. 

C’était lui. 

Était-ce vraiment l’actuel Woubshet Messin à qui tout cela arrivait ? Ou était-ce son âme qui se reposait dans le corps de quelqu’un d’autre qu’il ne connaissait pas ? Ou ne s’était-il pas réveillé de son sommeil ? Il se souvint de l’histoire de l’Ethipien Abemelek, ami du prophète Ermias, qui dormit pendant soixante-six ans après avoir prié pour éviter de voir la destruction de Jérusalem, et il pensa qu’il avait peut-être dormi aussi, mais pas pendant autant d’années, mais beaucoup moins. Craignant d’avoir vieilli, il regarda à nouveau dans le miroir. Il était le même Woubshet Mesfin. Il serra son visage entre ses mains. 

C’était le Woubshet Mesfin d’hier. Sa tête était couverte de cheveux blancs. La peau de son front avait formé des rides. Ses yeux se posèrent sur son sourcil gauche. Il y avait plus de poils blancs que sur l’autre. Il passa les doigts de sa main gauche sur ses sourcils et les sentit. Le café dans lequel il avait travaillé pendant les dernières quinze années avait disparu. Pire encore, il regardait des gens qui le connaissaient marcher comme s’ils ne le connaissaient pas et refusant de lui parler. 

Il entendit Moges de l’extérieur: « Toi, mec, tu sors! Je vais appeler la police. Tu vas le regretter plus tard et tu te demanderas pourquoi ils t’ont mis en prison. »

« Le Café Roha, où est passé le Café Roha ? » demanda-t-il à l’homme dans le miroir.


Woubshet se souvint quand il avait quitté sa ville natale et vint à Addis Abeba pour travailler en tant que comptable au bureau de poste, puis à l’époque glorieuse, au Café Roha. Il n’avait pas eu d’autre rêve. La poésie, nuit et jour: il rêvait d’être poète. Il souhaitait qu’on se souvienne de lui au-delà de sa tombe en tant que grand poète et pas comme un homme de chair qui pourrirait lors de sa mort. « … être ou ne pas être, telle est la question… », il voulait être un seul vers comme celui-là et voyager pour toujours. Il rêvait toute la journée du jour où son nom serait connu dans le monde entier, où ses livres serait utilisés dans les écoles, quand ses vers seraient répétés par toutes sortes de personnes. Il rêvait d’être présent, pour toujours. Mais il ne pouvait se souvenir d’une seule fois où il avait écrit un vers assez satisfaisant pour lui-même ou pour ses amis.

Il avait envoyé des poèmes à toute les compétitions de poésie dont il avait entendu parler. Mais il n’eut jamais de réponse d’aucune d’entre elles, pas même une confirmation qu’ils avaient reçu ses poèmes lui été revenues. Mais il n’abandonna jamais. Il passait ses jours à penser aux poèmes, au détriment de son travail et de sa vie sociale. 

Il quitta son travail au bureau de poste et se dirigea vers son frère Dire Dawa, pensant avoir plus de temps pour sa poésie. Son frère était un marchand de contrebande. S’il gagnait quelque chose aujourd’hui, il le perdrait demain. C’était comme cela qu’il vivait. 

« Et ton travail ? », demanda-t-il à Woubshet, au moment où il le vit.

« J’arrête »

« Tu vas marchander avec moi. Je suis heureux que tu sois venu. »

« De la contrebande ? »

« Nous irons à Artishek dans la matinée. Sois prêt. », dit-il.

Woubshet semblait avoir des doutes. « Abo ! Ne me fâche pas. Je suis venu vivre ici pour écrire mes poèmes. »

« Tu n’es pas un mashela tebaqi, qui chante pour chasser les oiseaux lors de la récolte du sorgho. Qu’est-ce que la poésie fait pour toi ? »

Mais Woubshet avait pris sa décision. Il vécu avec son frère pendant deux ans et finit le premier jet de ses poèmes. Pendant son séjour à Dire Dawa, son frère ouvrit un café appelé Roha, à Addis Abeba. Woubshet alla à Addis Abeba pour gérer le café de son frère et publier son premier livre lui-même. Après la mort de son frère dans un accident de train, il prit la direction du café. Le Roha devint célèbre peu de temps après.


Woubshet ouvrit la porte des toilettes et en sorti. « Ayie Moges, tu continues de faire comme si tu ne me connaissais pas », dit Woubshet, regardant Moges avec pitié.

« Au nom de Sainte Marie, je le jure, Mariamin ! Je ne te connais pas. »

Woubshet sortit du café et resta sur la terrasse. Mais le Café Roha n’était pas là. Où le café s’était-il caché ? C’était plus qu’incompréhensible. 

Le propriétaire du Café Sheger, Million, debout plus loin, dit, sur un ton moqueur: « Avez-vous trouvez votre café ? »

Woubshet passa devant lui, de façon provocante, mais sans répondre. Alors qu’il s’éloignait des deux cafés, son cœur était plein de tristesse et son esprit, plein d’une inexplicable confusion. 

Il décida de chercher des personnes qui le connaissaient et de leur expliquer sa situation. Ces dix dernières années, il avait perdu contact avec la plupart des gens du milieu des arts. Mais certains se souvenaient encore de lui. Depuis qu’on avait parlé de sa tentative de brûler tous ses livres, les gens le connaissaient. Il en trouverait peut-être quelques uns qui seraient sympathiques à sa situation. 

Il se rendit chez les libraires derrière le théâtre Biherawi. Il avait une relation particulièrement forte avec le propriétaire du Shawl, la librairie des livres anciens. Plus de cinquante de ses livres de poésie brûlés avait été achetés chez Shawl. Il trouva le propriétaire, Bekalu, en train de ranger ses livres.

Woubhet salua Bekalu chaleureusement. « Le grand Bekalu, tu es si grand. »

Bekalu regarda Woubshet de manière surprise. « Bonjour », dit-il sur un ton retenu et respectueux, celui qu’il prenait pour parler aux ainés. 

« Bekalu », dit Woubshet.

« Oui », dit Bekalu, confus. 

« Ere, écoute ce qui vient de m’arriver », contina Woubshet, sur le ton de la camaraderie, sans se rendre compte de la confusion de Bekalu.

« Que se passe-t-il ? », dit Bekalu.

« Ende ! » dit Woubhset. « Ne me dis pas que tu ne me reconnais pas ? »

Bekalu sourit et dit: « Je suis désolé, peut-être vous ai-je oublié? » Il était gêné d’avoir oublié un client. 

Woubshet essaya de rester calme. Il s’approcha du comptoir. « Tu as, peut-être, le livre de Woubshet Mesfin, Le décret de l’Oiseau de l’aube ? »

Bekalu essaya de se souvenir, mais n’y parvint pas. « Je suis désolée. Je n’ai jamais entendu parler de cet auteur ou de ce livre », déclara-t-il. 

« Tu en es sûr ? », dit Woubhet.

« Au nom de l’ange Gabriel, je le jure, Gebrielen ! », jura-t-il. 

« Tu ne me reconnais pas », dit Woubshet. 

Bekalu regarda l’homme qui se tenait devant lui. « Êtes-vous venu des États-Unis ? », dit-il, pris de doutes. 

« Tu ne m’as jamais vu ? », dit Woubshet. Le jeune vendeur secoua la tête. « Tu me connaissais, Bekalu. Eshi. Ne connais-tu pas non plus le Café Roha ? »

« Où est-ce ? »

« Près du théâtre Biherawi, là où tu as pris des cafés plusieurs fois. »

Bekalu secoua sa tête. 

Woubshet entra dans trois autres librairies dans lesquelles il était convaincu d’être connu, se murmurant à lui-même. La même chose se produisit. Ils ne le connaissaient pas. Il ne trouva personne qui puisse le reconnaître, ni son Café Roha. Il était certain d’être l’homme qui, hier tout juste, vivait à Addis Abeba, dirigeait le Roha tout en essayant de former des vers poétiques sur du papier blanc. C’était comme si son existence avait été effacé par une proclamation. Du jour au lendemain, tous ceux qui le connaissaient l’avaient oublié. Il fouilla dans sa poche pour retrouver sa carte d’identité. Il la regarda. Il avait sorti une pièce d’identité avec la photo de Woubshet Mesfin, de Harar, l’intrépide. C’était lui. 

Il se dirigea vers le bar Tele, situé derrière l’école de commerce et pris une chaise près de la terrasse. C’était là qu’il se trouvait hier soir avant de rentrer chez lui. Il y était client depuis de nombreuses années maintenant. Le serveur qu’il connaissait s’approcha de lui. Lui aussi, l’avait complètement oublié. Il commanda un café. Alors que le serveur revint avec son café, Woubshet s’éclaircit la gorge et lui dit : « Excuse-moi, mon frère, sais-tu où se trouve le Café Roha ? » Le serveur secoua la tête et s’éloigna. Il ne parvenait pas à se souvenir où était partis tous les autres serveurs. 

Il quitta le bar Tele et se précipita vers la place Tewodros, à la recherche du bureau du critique et avocat Maru. Il espérait que Maru le reconnaisse. Il remonta la Churchill Avenue, fixant la région, enterré dans une réflexion profonde. Il ne pouvait penser à aucune raison possible pour que cela arrive. Il n’avait absolument pas changé depuis hier. La seule chose qui était arrivée était qu’il avait été effacé de la mémoire, à la fois des autres et dans ce à quoi il avait consacré sa vie. Mais comment le matériel, le café, pouvait-il disparaître ? Où pourrait-on dire que cela était allé ? Il avait rassemblé et brûlé sa collection de poèmes pour être oublié en tant que poète, mais pas entièrement en tant qu’être humain. 

Il arriva au bureau du critique Maru. Il était client du Roha depuis le jour de son ouverture. La critique déchirante qu’il avait écrite à propos du livre de Woubshet avait créé un profond fossé dans leur relation. Mais alors que beaucoup avait abandonné le Roha, Maru venait encore de temps en temps, pour boire un café en silence. Il parvint au bureau, qui se trouvait à quelques pas du Lycée Gebre Mariam.

Il frappa à la porte et entra. La secrétaire lui demanda d’attendre. Très rapidement, il fut invité à entrer dans le bureau de Maru. Maru se leva et le salua. Pas comme s’il saluait un ami cher, mais seulement comme s’il saluait un client. 

« Maru », dit Woubshet. 

« Abet », dit Maru de sa voix raque et souriant.

« S’il vous plaît, racontez-moi avec honnêteté. » dit-il. 

« Que dois-je vous dire ? »

« Vous ne me connaissez pas ? »

Maru regarda le visage de Woubshet. Il réfléchît. Il secoua la tête. « Je suis désolé. Je crois que je vous ai peut-être oublié», dit le critique. « Etiez-vous un écrivain ? »

« Le Café Roha. Le café près du théâtre Biherawi, où vous êtes allé pendant des années, vous souvenez-vous ? », dit Woubshet.

« Près du théâtre Biherawi ? Non… non ! Je ne me souviens pas d’un café appelé comme ça. » 

Woubshet ne pouvait pas croire ce qu’il entendait. 

« Vous ne me reconnaissez pas non plus ? Vous ne connaissez pas un recueil de poésie appelé « Le décret de l’Oiseau de l’aube  »? »

Maru secoua sa tête. Il pointa le doigt vers les livres sur l’étagère derrière Woubshet. « Tous les livres dont j’ai écrit une critique sont là. Regardez. Je ne connais pas votre travail. Je suis désolé. »

Woubshet se leva. Il sortit du bureau de Maru et retourna au théâtre Biherawi.

Son café n’était pas là.

Il n’avait rien mangé de la journée, pas de petit-déjeuner, pas de déjeuner.

Quel était l’intérêt de manger ?

L’évènement de la soirée de poésie devrait commencer dans trois heures. Il se tenait devant le théâtre Biherawi et commençait à attendre les gens qui seraient venus pour son évènement. Le temps passait vite.

Il ne restait plus qu’une heure.

Trente minutes.

Il regardait de l’autre côté de la route pour voir là où se trouvait le Café Roha, jusqu’à hier soir. Les clients du Sheger et du Arada allaient et venaient. Personne ne se souvenait du Roha. Il a, lui aussi, été oublié, comme s’il n’avait pas vécu sur terre. 

C’était l’heure.

Pas une seule personne n’était venue au Roha. Et le Café Roha n’était pas à sa place non plus. 

Il marcha désespérément vers le stade, laissant le café dans lequel il avait travaillé durant les quinze dernières années. Il continua à regarder les gens qu’ils connaissaient. Bien qu’il en ait reconnu certains, aucun d’entre eux ne le reconnu. Les chants des fans de football dans le stade engloutirent le quartier. Il commença à marcher vers Abyot Square. 

Un jeune vendeur de livre, portant une pile de livres, se précipita vers lui. « Ils sont presque tous vendus, presque tous vendus », criait-il, en tentant de vendre ses livres. 

« Écoutez-moi, avez-vous une copie du livre «  Le décret de l’Oiseau de l’aube  » ? »

Le vendeur de livres commença à rire de Woubshet: « Hahahahahahaha ! »

Woubhset ne comprit pas pourquoi il riait. « Avez-vous une copie du livre du grand poète ? » demanda-t-il. « Le livre du grand poète Woubshet Mesfin… »

Le rire ne s’arrêtait pas. « Hahahahahaha ! »

« Le livre du poète Woubshet Mesfin », répéta-t-il. 

Woubshet couvra ses oreilles avec ses mains et se précipita vers l’église Saint Urael. Il n’était pas certain d’où il allait, mais il passa devant l’église et ne s’arrêta que lorsqu’il arriva sur le pont. 

Il garda les yeux fixés sur la rivière qui coulait sous le pont, fatigué de la chaleur du soleil d’été. Le crépuscule approchait. Il avançait doucement sur les rochers. 

L’obscurité couvrait l’étroit ruisseau.


 

 

Girma T. Fantaye | Éthiopie |

Écrivain éthiopien et ancien journaliste de la presse écrite. Il a publié un recueil de poésies et un roman dans sa langue natale, l’Amharic. Son nouveau roman « Yenigat wof Zema » (traduit approximativement par Les Rythme d’un Oiseau de l’Aube ) est à paraître cette année. Il vit à Addis Abeba.

girmabe24@gmail.com

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