Essais photographiques

periferias 5 | santé publique, environnementale et démocratique

photo: Abhishek Basu

Les Îles Disparaissantes

histoires d’effacement et de résistance

Écrit par Joyona Medhi | Photographies de Abhishek Basu,

| Inde |

traduit par Déborah Spatz

Le niveau des mers monte de 4mm par an. Les rapports sur le climat mondial indiquent que nous sommes bien partis pour vivre la deuxième ou la troisième année la plus chaude jamais répertoriée, la température moyenne mondiale étant d’environ 1,1°C supérieure à la moyenne pré-industrielle. Lorsqu’on y pense, les tendances se sont, en fait, aggravées depuis l’Accord de Paris, sur le climat, de 2015, lors duquel les pays s’étaient engagés à réduire les émissions de gaz à effet de serre liées au réchauffement climatique afin de limiter la hausse moyenne de température à 2°C. En observant ces terrifiants rappels partout où se porte nos regards, même si nous sommes assis dans nos bureaux climatisés et non face au sol qui coule sous nos pieds, à chaque lavage de marée haute, le visage de Greta Thunberg sur la couverture du Time Magazine ne pourrait pas ne pas faire des frissons dans le dos! Ceci, bien sûr, avant que le Covid19 ne fasse revenir les flamants roses dans la périphérie de la ville portuaire autrement animée, Mumbai, ou même les méduses de flotter paisiblement dans les eaux claires de Venise, nous acquittant, nous humains, de tous nos crimes, jusqu’à ce jour.

Abhishek Basu

Les nombres et les statistiques vont certainement déclencher cette façon très humaine mais étonnamment nonchalante d’ignorer la gravité des choses. C’est, selon moi, parce qu’ils sont l’exact opposé du pouls, de l’art, des émotions qui vous secouent quand vous voyez une population être délibérément effacée de la surface de la terre, la terre sur laquelle ils font leurs revendications! Ne pas avoir de terre est égal au fait de ne pas avoir de visage qui est égal à une submergence.

Et c’est exactement la condition à laquelle sont confrontés les Îles Disparaissantes ou un Peuple Disparaissant, c’est-à-dire le peuple de la plus grande région active du delta d’Asie, les Sunderbans. Et c’est pour cela que j’ai, dans cette série de photos, pris un certain art minimaliste, inspiré par le travail du peu connu mais non moins légendaire peintre moderniste, Padma Shri, primé dans les années 70, Vasudeo S Gaitonde. Il y a quelque chose dans ses oeuvres, dans lesquels Gaitonde force presque le regard à capter, au milieu de tout ce chaos, la cacophonie et l’absence de loi dans ces couleurs. Ce fil de quelque chose est ce qui, pour moi, est très proche de la détresse de l’écosystème riverain face à l’assaut du super cyclone Amphan, mercredi dernier. Submerger ou ne pas submerger, littéralement et métaphoriquement à la fois, pose la question.

Abhishek Basu

Le cyclone Bulbul a été la tempête la plus forte dans la mémoire vivante des Sunderbans. Monsuni, Sagar et Bakkhali, dans l’ouest des Sunderbans ont été lourdement affectés par Bulbul. Mais Namkhana, Patharpratima et Kakdwip, dans l’ouest, Sandeshkhali, Hingalganj, Hasnabad et Basirhat, dans le nord, ainsi que Gosaba, Basanti et Jaynagar, dans l’est, ont été touchés également. 

Mais rappelez-vous que le nom Bhanganpally est important, « chanhan » signifie érosion. 

Certains habitants de la région ont déclaré qu’à part des bâches, du riz et quelques autres ustensiles, ils n’avaient reçu aucun message de secours, des journalistes sont venu le 20 novembre, tels des abeilles, une journée après la tempête, juste le temps de noter les noms des lieux touchés. Les gens étaient tellement en colère face à la négligence du panchayat - et déjà bien avant Bulbul - qu’ils ont promis qu’un représentant du gouvernement serait renvoyé empaqueté si, lui ou elle, arrivait par la suite ! 

L’érosion de la réalité sur le terrain est une folie, pour certains, tout en étant un état de faits avec lequel il faut vivre, pour d’autres. Le poisson, les légumes, le riz ainsi que les feuilles de bétel étaient les quatre éléments qui alimentaient la subsistance dans le delta. Tous ont été détruits ! Ceci est très similaire au massacre à Marichjhapi (1979) et à la famine du Bengale (1943), tous deux étouffés par les gouvernements de ces époques. Cette fois aussi, c’est presque un cri strident d’attention qui provient de la conserverie chaque matin lorsque les ouvriers migrants sont vus se traîner dans des conditions précaires dans les villes et les municipalités du Bengale-Occidental. 

Beaucoup dans la région gagnent leur vie en vendant du shunkti maachh (du poisson séché). « Tous les centres de séchage de poissons, qu’on appelle des khotis, ont aussi été détruits », déclare Amitava Mondol, la tête entre ses mains. Et, pendant que je retourne vers mon logement, lui et ses collègues pêcheurs semblent être des petits points dans le paysage aride qui les entoure, se reflétant les uns dans les autres. 

Mis à part le projet oh-so-national Tiger (1973) développé dans la région, comment les identités, les voix, et les récits sur les bords de notre terre, par exemple, ceux des veuves de tigres non entendus, doivent-ils être intégrés au récit de la région? L’effacement, en tant que mot, essence, sentiment est si vrai dans la région, que je n’ai pas besoin de le souligner davantage. 

Sagar, l’île au sud-ouest de Sunderbans, est exposée telle une plaie béante dans le golfe du Bengale et, comme, Gosaba, elle a subi d’importants dégâts lorsque Aila a frappé. À Sagar et dans sa voisine Mousuni, les terres disparaissent rapidement sous la mer. Les maisons sont aplaties sur les terres. Les arbres sont tombés sur les champs. Les grosses racines en désordre sont à l’envers, ressemblant à des têtes coupées.

Abhishek Basu

D’un paysage si apocalyptique proviennent quelques entailles sous la forme de la jeunesse des villages. Des entailles comme celles dans le haut de votre cavité buccale contre lesquelles vous ne pouvez rien mais sur lesquelles vous continuez de passer votre langue ! Je pense que les jeunes garçons et les jeunes filles de la région du delta à la dérive ne parviennent pas à voir les carrières dont ils devraient pouvoir rêver, elles s’échappent de leurs doigts, donc ils s’en vont. Maintenant, avec les connexions Jio SIM gratuites sur un téléphone portable dans chacune de leurs mains, ils ont le monde entier juste devant chez eux. 

Ils cherchent n’importe quelle excuse pour fermer les yeux sur l’état lamentable des affaires, que ce soit dans le système d’éducation publique dans lequel ils sont inscrits à contrecœur, ou sur la terre salée et incultivable qui les entoure, ou encore dans les quartiers environnants, complètement inondés ! « Ils parlent tout le temps sur leurs téléphones », ironise un vieil habitant du village de Kumirmari. Les garçons semblent, inévitablement, vouloir s’enfuir, mais étonnement, ce sont aussi les femmes mariées ( ! ) qui, à la recherche de meilleures opportunités ou quoi que ce soit d’autre, sont vues s’enfuyant de cette érosion flagrante - érosion d’identité, de terre, de mémoire, d’un village, d’une histoire, de ses habitants ! Personne ne veut mourir en étant personne. Avec qui elle s’enfuit, pour changer, importe peu.

 

 

Il y a un dicton qu’on utilise pour parler des moments aussi désastreux qui dit: « les courageux peuvent ne pas vivre pour toujours, mais les prudents ne vivent pas du tout ». Chaque jour appelle à la bravoure dans les Îles Disparaissantes. Le simple fait de pénétrer un peu plus profondément dans les forêts pour attraper des crabes, à cause de la flambée des prix qui leur est offert en retour sur le marché, a pris la vie de Arjun Mondal, du village de Rajatjubilee dans les Sunderbans, sous les yeux de ses deux meilleurs amis qui n’ont absolument rien pu faire ! Un tigre l’a attaqué et n’a laissé que le pantalon d’Arjun, comme souvenir pour sa famille. Arjun était l’un des derniers militants pour les droits des veuves tigres de cette région. L’ironie est saisissante et c’est presque comme si la question de l’espoir clignotait devant votre visage, avec des incidents comme celui-ci, jetant encore plus la lumière sur l’état désolant de la région.

Un représentant de l’Organisation Climatique 350.org aurait déclaré que cette conférence climatique est une opportunité pour les dirigeants mondiaux de montrer qu’ils ont compris les évidences scientifiques irréfutables et qu’ils vont maintenant déployer des plans clairs pour la réductions des émissions de gaz à effet de serre. La seule chose que vous pouvez entendre résonner hors des Îles Disparaissantes et de ses habitants, c’est : « Ont-ils vraiment compris ? À quel point les signes d’érosion et par conséquente d’effacement doivent-ils être concrets ? »

Abhishek Basu

 

À 21 h 15, à la malheureuse date du 20 mai 2020, alors que le Bengale-Occidental était à deux heures du super cyclone Amphan qui faisait rage, hors de nos fenêtres, le Ministère Chef du Bengale-Occidental a twitté: « Nous nous trouvons en état de désastre. Dévastation totale dans le nord et le sud de 24 Praganas. 500 000 évacués. Nous sommes stupéfaits. » Le lendemain, le Premier Ministre du pays a twitté: « La Nation est avec le Bengale. » Avec plus de 13 000 crores toujours dues à l’État par le centre, le Premier Ministre annonce, nonchalamment, une aide avancée de 1 000 crores pour le Bengale, touché par le cyclone Amphan. Alors que l’État, déjà touché par une crise économique causée par la mise en arrêt de ses piliers, c’est à dire le tourisme et l’industrie hôtelière, a désormais perdu ses revenus provenants de la pêche, de la fabrication du miel et principalement les revenus agricoles de ces Îles Disparaissantes. Et ceci n’est toujours pas considéré comme une urgence nationale, oubliez l’urgence internationale. 

Les nombres et la manière commencent, tous deux, à prendre sens maintenant. Il ne faut pas grand chose pour passer de disparition à disparu. Seulement la négligence.


 

Joyona Medhi | Inde |

Travaille actuellement en tant qu’éditrice d’un journal thématique photo-journalistique, trimestrielle, appelé Provoke Papers, fondé par l’Institut Goethe dans le cadre de son programme Five Million Incidents. Titulaire d’une formation en sociologie des médias, elle recherche toutes les opportunités pour aller plus loin, principalement dans son écriture, ses entretiens et ses recherches. Elle a également mené des entretiens approfondis en tant que Directrice adjointe pour un documentaire à paraître en juin 2020, The Borderlands. Pour son étude, elle cherche actuellement des fonds pour sa proposition de doctorat portant sur les périodiques d’Assam, d’où elle est originaire. Son travail a été publié dans des magazines comme The Firstpost, Quint and Art et Deal magazine.

joyonamedhi@gmail.com

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Abhishek Basu | Inde |

Il est né en 1990, à Tatanagar, au Jharkhand, en Inde. Abhishek est un photographe documentaire d’art indépendant et il travaille pour plusieurs maisons d’édition sur des techniques expérimentales de narration d’histoires, de la conception des livres, de la conservation et du multimédia. Son initiative de journal trimestriel - Provoke Papers, axée sur la migration et les relations de travail, prend ses racines dans une série intitulée « How green was my mountain » [ « À quel point ma montagne était verte » ], qui est sa documentation de 4 années sur les mines de charbon du district de Jharkhand's Jharia, à 60 km de sa ville natale. Prenant en compte le conseil d’Abba: « achetez une paire de chaussures et tombez en amoureux », les sujets d’Abhishek couvrent la grande variété des lieux où la vie et sa compréhension l’ont amené. S’il devait y avoir un fil/un sous-texte universel dans ses travaux, ce serait son exploration de l’austérité de la condition humaine qui tenterait de vous faire voir ce qu’elle est. Son travail a été publié dans des magazines comme Himal Southasian, The Wire, Burn Magazine, The Firstpost et Quint.

to.abhishekbasu@gmail.com

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