littérature, poésie et distanciation sociale

periferias 5 | santé publique, environnementale et démocratique

illustration: Juliana Barbosa

De la ville perdue de Hurtlantis aux rues d’Helldorado (ou Franco)

Rémy Ngamije

| Namibie |

traduit par Déborah Spatz

Je sais que Franco est foutu parce qu’il parle toujours de son ex, par accident, quand son humour est joyeuse. Ça sort tout seul, comme un pet grinçant, et peu importe s’il essaye de serrer après, c’est déjà trop tard. Les choses ne sont jamais plus les mêmes quand quelqu’un vous a entendu péter. 

Parfois, il vaut mieux qu’il raconte à quel point elle était une bonne personne et comment il aurait dû mieux faire. Ça signifie que le gro se concentre sur le problème. Bien sûr, c’est du regret, mais au moins, il se focalise sur l’objet de sa douleur. Quand il reste silencieux, je m’inquiète. C’est comme ça quand un gars est capable de faire quelque chose qui occuperait trois pages dans les journaux. Quelques gros pensent qu’il va bien parce qu’il participe aux soirée mais je sais qu’il a des problèmes. Un vet connait un vet. La manière dont il se glisse dans les conversations de bars signifie que je dois le ramener à la maison très vite. C’est en silence, quand ses yeux deviennent sombres, quand il est lent à répondre. C’est quand un gars se bat contre le gouvernail, susceptible d’être frappé par la tempête, de se réveiller sur les rives de la citée perdue d’Hurtlantils - les démons, la démence, le désespoir, et tout. 

Il souffre toujours à cause d’elle. C’est dans tout ce qu’il fait. La manière dont il rate une simple passe sur le terrain signifie que le gro est train de penser à Carmen dans les gradins, voyant son visage là où il n’est pas. Quand notre équipe pend un L, il soupire et se traîne sur la touche, en attendant de voir qui sera le prochain. C’est le même Franco qui sautait sur les gros comme un fantôme, pratiquement intouchable lorsqu’il était sur la zone, arrachant les chevilles, faisant glisser les défenseurs, se balançant de tous les côtés du terrain. Maintenant, c’est un passif. Il ne peut pas entrer dans un match des Cavaliers et se sentir comme à la maison. 

Pour la première fois depuis trois mois, toute l’équipe était sous surveillance suicide. Moi, Lindo, Rinzlo et Cicero - les Protecteurs. Nous nous sommes rendus chez lui pour être certains qu’il mange et qu’il se lave les fesses. Nous avons téléphoné à son travail pour être sûr qu’il y soit. Le week-end, nous l’avons emmené à la salle de sport, faire du karting lorsqu’il était ouvert, au barrage pour faire des braais [pique-niques sud-africains], aux points de vue, suffisamment haut pour que l’étendue des lumières de la ville de Windhoek soit modérément impressionnante. Nous sommes mêmes allés à la soirée de salsa mensuelle sur Independence Avenue. Nous avons fait des choses que nous n’aurions jamais faites par nous-mêmes, en espérant que cela lui remontre un peu le moral. Du confort en compagnie, ou quelque chose comme ça. Rien ne semblait fonctionner. Six mois plus tard, le cœur du gars vacillait toujours, ivre d’amour pour l’amour perdu. Je voulais même que Carmen ait eu la décence de le rabaisser pour de bon lorsqu’elle a finalement décidé de partir.

Aujourd’hui, j’ai eu de l’espoir.

Franco a participé à une course de vingt kilomètres. Lorsqu’il m’a appelé pour me raconter qu’il était sur la ligne de départ, je ne pouvais pas le croire. Carmen essayait de faire le Marathon des Deux Océans, à Cape Town, en couple depuis des années. La réponse de Franco était toujours: « Qu’est-ce que nous fuyons ? » 

Donc aujourd’hui, à je ne sais quelle heure du matin, j’ai traversé la ville pour voir mon gro se racler sur la ligne d’arriver. Homie craquait tout le temps, le brillant d’humidité d’esclave, la poitrine sonnant comme s’il inhalait un paquet de lames de rasoirs. Mais il a continué. Il n’y a pas de carburant comme un chagrin à indice d’octane élevé pour  obliger un gars à faire l’impossible. Je l’ai cogné dans le dos. Derrière lui, les jurés ont commencé à démonter les marqueurs sur la route. 

« Bien joué, Franco ! C’est ça mon gars ! »

« Merci, gro. »

« Ce truc est fou. Tu ne t’es même pas entraîné, gro. »

« Je me suis juste senti de le faire. » Il m'a regardé de côté, puis a détourné les yeux. « J’ai senti que je devais faire quelque chose, tu vois ? »

« Non, gro, je ne sais pas. Si je cours trois kilomètres dans une direction, il vaut mieux que ce soit pour rentrer à la maison. »

« On avait dit qu’on ferait un de ces trucs ensemble. »

« Qui ça « on » »? 

« Moi et C… »

Le type avait besoin d’un moment pour s’en remettre. Nous avons tous les deux prétendus que c’était son corps qui compensait le manque d’oxygène. Je suis parti le chercher de l’eau.

L’après-midi, il est allé se faire couper les cheveux. Rien de banal, il s’est fait faire un dégradé aligné sur le côté, comme seuls les barbiers d’Afrique Centrale et de l’Ouest peuvent faire, ceux près de la station de taxis d’Ellerine, là où ils braillent du Wizkid et du Patoranking sur le trottoirs. Peut-être qu’il était sur la voie de la guérison. Il n’y a pas de période de temps fini pour la guérison. Certains gros prennent plus de temps que les autres. Certains ne guérissent jamais, certains maîtrisent le bordel et hère dans la vie comme des alcooliques en fonctionnement, blessé au cœur, maigre comme des clous. Mais ils se présentent toujours au travail, ils sortent toujours avec des filles, ils se marient même et ont des enfants. Je suppose que s’il y a un placard, le gro va toujours trouver de la place pour un autre squelette. 

J’espérais que la réinvention seraient lourde avec Franco, lorsqu’il a fait faire le dégradé. La prochaine étape de tout cela serait de changer sa garde-robe, abandonnant ses jeans larges pour quelque chose de plus récent et de plus serré. De nouvelles basket, de nouveaux vêtements, un nouveau parfum, une nouvelle démarche, huit fois plus de nouvelles chattes - ce sont les douze étapes d’un gro. 

Comment je le sais ?

Je suis le sage des Six chemins du Gro. 

Lindo, Rinzlo, Cicero, Franco et moi avons parcouru le premier chemin ensemble. Il s’appelait la folie. De retour au lycée, tout ce que nous avions fait, c’était de nous battre, sur le terrain de basket, sur celui de football, dans le parking du centre commercial. Nous étions des « garçons vraiment garçons », tous de Windhoek-Worst, désireux de représenter notre quartier, comme nous avions vu les garçons américains le faire. Nous n’avions pas la 21e, ni la Lewis, ou des noms de rue cool, comme ceux-là. Juste des rues nommées en hommage à des scientifiques ou des compositeurs morts. Donc, nous essayions de nous faire un nom avant de rentrer chez nous et de faire nos devons de chimie. 

Quand nous sommes devenus plus âgés, il y a eu d’autres chemins: la colère, le chagrin, la luxure, la solitude et la rédemption. Je les ai tous traversés. 

Une fois, quand j’étais coincé sur le chemin du deuil, j’ai quitté ma copine, endormie dans son lit, et je suis allé dans le salon pour appelé Franco. Je lui ai dit que je voulais juste parler. « Bien sûr, gro. On peut parler », m’a-t-il dit. 

J’ai parlé un peu de ma mère. À propos de la façon dont, quand elle est décédée, j’ai réalisé que Dieu était au mieux un moyen et au pire tout simplement cruel. Et de comment j’avais le sentiment de la laisser tomber avec des petites choses que je faisais ou que je ne fais pas. Ma voix s’est brisée et j’ai tenu le téléphone loin de ma bouche pour qu’il ne m’entende pas pleurer dans ma main. Lorsque je l’ai remis contre mon oreille, il m’a dit: « Tout va bien, mon gars. S’il y en a bien un qui va vaincre tout ça, c’est toi. »

Je l’ai fait. J’ai juste suivi une thérapie et tout le bordel.

En regardant Franco avec sa nouvelle coupe de cheveux, son look sans effort de beau gro, la moue de ses lèvres et ses silences pensifs qui rendaient les filles folles, j’ai pensé à lui parler de thérapie. J’ai décidé de ne pas le faire. S’il y a bien une chose que je sais, c’est que les gars ne s’occupe pas des choses, ils font avec. Chaque gars doit suivre son propre chemin. 

À l’époque, c’était moi.

Maintenant, c’est Franco. 

Nous avons joint nos mains et cogné nos épaules. 

« Belle coupe, Franco » j’ai dit. (Le magasin de compliment faisait des heures supplémentaires depuis maintenant six mois)

« Il était temps »

Il était presque temps.

Ensuite, on est tous allés chercher une pizza chez Debonair, et notre autre gro, le crétin, Lineker, celui qui n’a jamais su fermer sa bouche, a dit que les bruits courraient et d’après ce qui se disait dans les petite rues, étaient que la fille de Franco sortait avec quelqu’un de nouveau. Moi et les autres Protecteurs, nous avons grimacé et avons regardé Liniker avec l’espoir que Dieu Bélial chatouillerait les couilles du gars pour l’éternité. Liniker n’a jamais fait son putain de boulot en tant que Protecteur mais là, il faisait même rechuter le mec. Franco s’est immédiatement figé, ses yeux nageaient. Il a couru vers les toilettes. J’ai commandé une hawaïenne pour lui. 

« Lin, t’es un putain d’idiot, gro », a lancé Rinzlo.

« Quoi ? » Lineker a haussé les épaules. « Je pensais que ça aiderait le gro à avancer.  Puisqu’elle est aussi passée à autre chose, vous captez ? »

« Ça ne marche pas comme ça, Lin » je lui ai dit. J’ai pincé l’arête de mon nez de la manière universelle dont le font les gros de Sage - avec l’annulaire sorti - pour montrer aux autres qu’on en a marre de leur bordel. « Juste, quand il reviendra, ne dit rien. »

« Vous le saviez ? »

« Bien sûr qu’on le savait, Lin. » Cicero a secoué la tête. Il était celui qui avait découvert la nouvelle de Carmen. Il était entré dans le groupe de discussion et avait dit qu’on devait être prêts à passer en Corde Rouge. « Mais on avait pas besoin de le faire savoir. Putain, gro ! »

« L’information est le pire ennemi d’un gars. » Rinzlo s’est appuyé contre le comptoir de façon décontractée. « C’est mauvais pour me moral partout. »

Quand Franco est revenu dans l’atrium, les putains de longs cils de notre copain ressemblaient à des pattes d’araignée mouillées après la pluie. Il a réussit à redresser ses épaules, cependant, il soutenait sa poitrine. Le faux d’acier dans sa voix a serré mes voies respiratoires avec pitié, comme si je regardait Le Géant de Fer s’envoler pour rencontrer, à nouveau, l’inévitabilité. 

« C’est qui ? » Franco frissonnait en disant ça. 

Les autres Protecteurs avait les yeux rivés sur la carte. 

« Eh, Franco, je ne pense pas que ça va aider, gro. » J’ai essayé de l’en empêcher. Les gars ont cette fascination obscène pour la vérité, surtout quand celle-ci va leur faire du mal.

« Qui est-ce ? » Il s’est tourné vers Lineker.

« Bronwyn. » 

Je me suis fait un note à moi-même pour ne plus jamais traîner avec Lineker, même si je me posais la même question.

Oui, nous savions tous que Carmen avait un nouveau gro, mais on ne savait pas de qui il s’agissait. J’avais hâte de connaître son nom. Les vautours ne résistent jamais à une carcasse. Mais en même temps, putain Lineker. 

« Franco, je suis désolé, gro. » j’ai mis mon bras autour de ses épaules. Cicero et Lindo ont essayé de lancer une discussion animée à propos des garnitures, bacon contre jambon. Franco n’a pas bouté. Il était déterminé à faire un seppuku émotionnel. 

« Depuis combien de temps ? » a-t-il demandé. 

« Peut-être trois semaines. » a dit Lineker, en ignorant les regards de la mort que nous lui lancions. Il a haussé les épaules. « Peut-être plus. Je ne sais. J’ai entendu ça aujourd’hui. »

Le visage de Franco est devenu comme une image satellite de l’Afrique de nuit. Les lumières étaient rares et distantes entre les espaces de son être. Le reste était rempli d’obscurité. 

Le gars était de retour dans le vide.

Les autres Protecteurs et Lineker ont englouti leurs pizzas et sont sortis du ring, payant leur additions et en disparaissant comme des génies après le troisièmes vœux. 

Je suis resté avec mon gars, Franco. 

Assis à sa place, il était éthiquement calme. J’ai regretté de ne pas avoir vérifié sa maison. De façon réaliste, j’ai pensé, à quel point une spatule pouvait-elle faire des dégâts ? Pourrait-il s’étouffer en avalant une gomme entière ?    

Il est allé dans la cuisine et a pris une bière. J’ai chauffé de l’eau pour le thé. Je l’ai fait noir, sans sucre, sans lait - une nouvelle étape pour moi. Il a siroté lentement sa bière. J’ai soufflé mon thé et ai essayé de garder la conversation légère en parlant de la folie de la récession, de la réduction des effectifs partout. Je lui ai dit comment Angie publiait des codes promotionnels pour des jeans taille-haute sur Instagram pour gagner plus d’argent, du fait que Lindo pensait à travailler en tant que coach sportif à mi-temps. Je lui ai parlé du projet d’investissement bizarre de Rinzlo qui ressemblait étrangement à une pyramide. Tout le monde tentait des arnaques de troisième, quatrième, cinquième côté, juste pour survivre. Je lui ai dit que je devrais peut-être attirer l’attention des parents de mes élèves, mon Dieu, je ne savais pas comment ils se débrouillaient avec leurs propres gamins. J’ai réalisé que Franco n’avait rien dit durant tout ce temps. Son front était plissé. 

« Bronwyn ? Vraiment ? »

Les gros sont comme ça. Ils voient une falaise et font tout pour se jeter dedans. 

« Ouais, je suis assez surpris aussi. »

Je l’étais et je ne l’étais pas. 

Bronwyn est un gars avec lequel on joue totalement et absolument certains dimanches quand les temps forts de la NBA nous font monter le sang. Il est toujours en marge, le dernier à être choisi. Même quand je repense à une image du meilleur match de Bronwyn, je n’arrive pas à le voir faisant un bon dribble ou comme un pro du fadeaway. Même sous le panier, sans que personne ne le pousse, il pouvait rater son tir. J’ai regardé Franco. J’étais certain que tout ce qu’il était en train de faire, c’était d’imaginer Bronwyn avec Carmen. 

À la tête du classement des Choses auxquelles Un Type Ne Voudrait Pas Penser, il y a sa copine avec un autre gro. Ce ne sont jamais les pensées sexuelles qui l’ont emmenées vers le chagrin d’amour du Triangle des Bermudes. C’est le million et une petites choses qu’ils faisaient ensemble ou les choses qu’il n’a jamais fait avec elle qui lui viennent immédiatement à l’esprit. Comme la fois où la grippe lui avait fait avoir des fuites que et tout ce qu’elle voulait, c’était de la nourriture mais qu’un mec a menti et a dit qu’il était au bloqué au travail et que donc, il ne pouvait pas lui apporter ? Un autre mec va vraiment bien la soigner. Cette fois-là, sa stupide amie avait besoin d’aide pour déménager mais un mec était trop occupé à regarde John Wick pour la dix-huitième fois ? Oui, quelqu’un va sauter à pieds joints dans cette opportunité. 

Quand ma copine est partie, tout ce à quoi je pensais c’était à un autre gro se blottissant contre elle dans son lit, serrant ses mains sous les draps, comme je le faisais. Elle m’appelait Cuillère à thé. Je lui avais dit que c’était un nom idiot. Et quand elle est partie, j’ai voulu effacé le nom du dictionnaire. Il ne pouvait y avoir qu’une Cuillère à thé, et c’était moi. 

« Gro, je suis désolé, franco. »

« C’est pas ta faute, gro. »

« Ouais, mais ça craint quand même. »

J’ai raison et lui aussi.

Ça craint. Ce n’est pas de ma faute, mais c’est vraiment celle de Franco. 

Carmen avait surpris Franco en train de la tromper avec sa cousine, et même si je n’avais pas réussi à lui faire me raconter toute l’histoire, j’étais certains qu’il y avait d’autres filles. Mais merde, sa cousine. C’est le genre de merde froide qui rendent les femmes Windhoek amères pendant des années. Et les gros d’Helldorado sont des ordures. C’est là où Franco vit maintenant. Les femmes feraient mieux de chercher des quartiers blancs comme Avis, Klein Windhoek ou Eros. Mais les tropiques collants et humides des connards, là où il pleut des larmes et où règne l’insécurité ? Elles doivent les laisser tranquille, merde. 

Franco, mon gars, il s’est fait prendre. Il a menti à propos de ça. Ensuite Carmen a appelé sa cousine dans la pièce voisine et le gros a dû trouver des excuses très vite. 

Skrrr ! Skrrrr! 

Elle l’a quitté. C’était la bonne chose à faire. 

Mais, mon Dieu, je n’ai jamais vu personne s’excusez comme Franco. Il est allé chez elle, la poitrine déchirée, lui offrant tout ce sur quoi il pouvait mettre la main. Il est allé à son travail et l’a embarrassée en pleurant comme un con. Il est allé à l’église. Il chantait plus fort que la plus fidèle des tantes du chœur, et complètement faux. Mais le gro chantait. Il s’est même pointé chez sa mère, pour essayer de s’excuser mais les zaliwas ne voulait pas savoir. Elle a dit a Franco que c’était entre lui et sa fille. Ensuite elle a continué à faire des trucs de gangsters: elle a brisé les Sept Sceaux de la Maternité et a convoqué sa fille sur le champs et leur a dit qu’ils avaient besoin d’en parler comme des adultes et ne pas revenir à la maison à moins d’avoir réglé leur bordel. 

Carmen m’avait appelé pour venir chercher Franco avant d’entendre sa mère lui lancer un sort d’engagement en deux étapes, sang de poulet et gecko, avec trois incantations. 

« Attends » elle a dit tout d’un coup. « Je te rappelle rapidement. » 

Elle ne l’a pas fait. J’étais inquiet. 

J’ai suis parti pour chercher mon gars. 

Mais quand je suis arrivé, la guerre était déjà finie. Ils étaient là et se serraient les mains comme s’ils n’étaient pas l’hymne de la jeunesse condamnée. 

Franco ne m’a jamais dit ce qu’il lui avait dit mais cela avait dû être des paroles divines parce qu’elle l’a pardonné. 

C’est la seule chose que les missionnaires ont bien compris quand ils sont arrivés. Ils ont réussi à inscrire le pardon automatique dans l’âme de chacun. La pardon et le respect. C’était ça le plan. D’abord leur donner Jesus et le pouvoir sacré du pardon et mettre en eux la Peur de la Damnation éternelle. Ensuite, prendre le pays. Et être certain que le gène du pardon soit transmis du pauvre père au fils indigent, de la mère dépossédée à la fille déprimée, ainsi dans trois cent ans, leurs enfants ne pourront pas venir réclamer leur merde. 

Le pardon fonctionne profondément avec les filles du sud du tropique du Capricorne. Elles n’ont pas de choix dans leurs villes désertiques au cul poussiéreux. La station-service sert de centre commercial, de restaurant pour les rendez-vous le soir et de hall communautaire, tout en même temps. Non loin de là, se trouve l’église dans laquelle elles prêchent à propos du fait de tendre l’autre joue. Mélanger l’ennui, la chaleur bouillonnante, voir sa mère versant des portions généreuses de pardon dans le potjie de mariage raté, et le Grand Cher J.C, tout ça, et une fille va grandir prête à excuser n’importe quelle agression contre elle. 

Carmen venait d’une de ces villes de l’attitude inconnue où le viol était récréatif et où l’addiction était une vocation. L’un de ces endroits avec un nom qui se termine en -fontein, ou -kraal, ou -dorp. Elle connaissait bien sa région. Elle parvenait à ouvrir une bouteille de bière rien qu’en la regardant. Homegal accorderait toujours l’amnistie de Desmond Tutu à un beau garçon de la ville, comme Franco. 

Elle ne l’avait même pas fait passer par le genre de purgatoire publique que les filles blanches font subir à un garçon, lui faisant savoir qu’il est foutu, l’invitant à diner avec toute la famille qui lui fait également savoir qu’il est foutu. Il y a une manière de passer les petits pois qui permet à un gro de savoir si la grand-mère de sa petite amie méprise ses tripes. C’est comme ça que tu sais que les filles blanches sont sérieuses pour sortir avec un gro noir, elles l’invitent à nouveau. Lorsqu’une fille blanche abandonne, tu sais qu’elle traversait juste une phase parce que sortir avec un gro, c’est un mode de vie. 

Pas même après une semaine, Carmen l’avait sauvé du Lac de Soufre et de l’éternel picage de foies, Franco était de retour dans ses tripe et ensuite, parce que c’est d’un gro dont nous parlons, avec sa cousine. 

Les gars, gro. Les gars. 

La deuxième fois, Carmen ne l’avait pas. C’est pour ça que mon gars était triste depuis si longtemps. Cette merde était censée être automatique. C’est comme ça que se déroule la prière du Seigneur: « Comme nous pardon aussi à ceux qui nous ont offensés ! »

D’après son estimation, Franco avait encore au moins dix jetons de pardon restants. Mais Carmen était partie pour de bon. 

Elle a choisi sa santé mentale. Et, apparement, elle a choisi Bronwyn, 

Ouais, elle est allée chercher un gro dans son cercle social, mais cela ne fait que partie du jeu Zéro-Six-Zéro. Tu quittes une fille et ensuite ton cousin la ramène à un mariage. Les gros changent de barbier et ont la décence commune de trouver quelqu’un de l’autre côté de la ville, mais s’ils quittent une fille, ils vont commencer à draguer sa meilleure amie le lendemain. 

Le Karma était ce qu’il est, Franco aurait dû mieux le savoir. 

Nous avons fait notre part en aidant le gro à s’en remettre. Nous lui avons apporté de la compagnie qui pourrait le soigner et le remettre en forme. Cicero lui a présenté une collègue qui a dit qu’elle ne cherchait rien de sérieux. Lindo avait une amie timide qui avait toujours eu le béguin pour Franco. J’ai appelé cette femme qui avait quelque chose pour moi mais rien ne s’est jamais entre nous. À notre rendez-vous unilatéral Rinzlo est arrivé avec Franco et moi, je l’ai malicieusement repoussée pour qu’elle aille dans la zone de but. 

Je lui ai dit de ne pas s’attacher. Je lui ai dit que mon gars se remettait d’une rupture. Peu importe quel était l’arrangement, peu importe la longueur des clauses contractuelles, peu importe à quel point le gro est brisé, les femmes de Windhoek sortiront leur colle à porcelaine et leurs lunettes de bijoutier et essaieront de leur remettre sur pieds. Tous les chevaux et tous les hommes du roi ne sont rien à côté des femmes de Namibie. 

C’est en fait stupide, la façon dont les femmes pensent que sortir avec un gro qui vient de sortir d’une relation peut bien se terminer. Peut-être qu’ils pensent que c’est comme s’allonger sur la place chaude de quelqu’un d’autre, dans un lit glacial - la moitié du travail est déjà fait. C’est ce que Angie dit: « Au moins, tu sais que le gars à des sentiments. »

Les gros récemment quittés devrait être traités comme Tchernobyl. Après expiration de l’éternité, il serait bon de s’y réinstaller. Mais non, Franco hurlait à la pleine lune avec ce chagrin sans but et les femmes trouvaient ça mignon. 

La moindre des choses aurait été que Franco laissent certaines femmes ramasser certains de ses morceaux dans une pelle à poussière, pour être certain que la blessure étaient contenue. Mais non, ce gro m’était pas intéressé. Il voulait juste se coucher dans son lit, les rideaux tirés, laissant sa barbe qui ne se rejoint pas, prendre une forme plus irrégulière chaque jour alors que je m’occupais de toutes les femmes en colère qui me tenaient pour responsable de leur peine.

J’ai fait ma part pour Franco. J’ai consolé, encouragé, apaisé, j’ai même essayé de fair porter le chapeau à son ex. 

Merde, ce n’était pas de ma faute. 

Mais c’était définitivement celle de Franco. 

« Tu penses qu’elle est sérieuse avec Bronwyn ? » 

« Je ne sais pas, Franco. Je ne peux pas le dire, gro. »

Bronwyn n’était pas un mauvais gars, vraiment pas. Il était nul au basket, il ne disait jamais rien de drôle sur ou hors du terrain, mais il était tranquille. Je ne l’ai jamais entendu dire quoi que ce soit de mauvais sur qui ou quoi que ce soit. Je n’ai jamais entendu son nom dans la rue. Il n’était pas un débutant mais c’était peut-être ça dont avait besoin Carmen. Après tout, si tu veux sortir avec un champion, tu dois faire avec les week-ends de champions. 

Franco s’est affalé sur le canapé. Je me suis assis sur un pouf et j’ai parcouru les journaux du jour sur sa table basse.

« Est-ce que j’étais si mauvais ? »

Dans des moments comme ça, un gars Sage doit être un porteur de lanterne pour ceux qui sont perdus dans l’obscurité traitresse.

« Franco », ai-je dit, « t’es mon gars, gro. » Il s’est calmé. « Mais tu étais le pire, putain. »

« Gro, va te faire foutre ! »

Je suis resté calme. « La boussole de ta colère a le mauvais nord », lui ai-je dit.

« Allez vous faire foutre, toi et ta gentille merde, gro. Personne n’a besoin de ton discours. »

« C’est toi qui en as le plus besoin, Franco. Mais écoute, je ne suis pas Morphée et tu n’est pas L’Unique. Je peux pas programmer une matrice autour de toi pour toujours. Tu dois réparer ça ou passer à autre chose. » 

Il a soupiré.

« Tu t’en es sorti ? », m’a-t-il demandé après un moment.

« De quoi ? »

« De ta rupture ? »

« Est-ce que j’en suis sorti ? »

On s’est regardé pendant un long temps.

« Tu sais quoi ? »

« Quoi, Franco ? »

« Au fond, je pense qu’elle m’aime toujours ? »

J’ai fixé la merde sur la page sportive.

« Tu ne penses pas ? » Il me regardait. 

« Je ne sais pas, Franco. Je… Je pense que tu dois juste te concentrer sur toi-même pendant un temps, tu vois ? Elle est avec Bronwyn maintenant. C’est le signe de quelque chose. Je ne sais pas exactement de quoi, mais c’est un signe. »

« Ouais, mais ça va passer. »

Franco s’est penché en avant, les coudes sur les genoux, le menton posé sur des poings fermés. 

« Elle reviendra. »

Ensuite Franco a commencé à pleurer.

Oh, Franco.


publiée par American Chordata, Juin 2019.

Rémy Ngamije | Namibie |

Écrivain et photographe namibien né rwandais. Son premier roman « The Eternal Audience Of One » est à paraître chez Scout Press (S&S). Il est le cofondateur et rédacteur en chef du premier magazine littéraire de Namibie, Doek! Son travail a été publié dans Litro Magazine, AFREADA, The Johannesburg Review of Books, Brainwavez, The Amistad, The Kalahari Review, American Chordata, Doek!, Azure, Sultan's Seal, Santa Ana River Review, Columbia Journal, New Contrast, Necessary Fiction, Silver Pinion et Lolwe. Il a été sélectionné pour le prix AKO Caine pour l’Écriture Africaine en 2020. Il a aussi été choisi pour le prix Afritondo Short Story 2020. En 2019, il a été sélectionné pour la meilleure fiction par le Stack Magazines. Pour découvrir plus de ses écrits :

remythequill.com 

 

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