souveraineté alimentaire

periferias 5 | santé publique, environnementale et démocratique

illustration: Juliana Barbosa

L’autodétermination noire tirée de nos racines

Une interview avec Erick Jackson - Black Yield Institut, de Baltimore

by Edmund Ruge

| États-Unis |

traduit par Déborah Spatz

Cela pourrait surprendre certains de nos lecteurs d’apprendre que les problèmes d’accès à la nourriture aux États-Unis sont apparus bien avant le  -19. Des quartiers entiers, souvent appelés « désert alimentaires » sont dépourvus d’épiceries ou de supermarchés, ne proposant que des options de restauration rapide et tout cela, sur des kilomètres. Dans ces régions, le manque d’accès à des aliments frais et sains a eu un effet prévisible sur les indicateurs de santé, affectant de manière disproportionnée les communautés noires. 

Bien que les recherches à propos du phénomène des « déserts alimentaires » aient porté une attention importante sur le problème, le terme en lui-même ne montre que les problèmes de surface. Eric Jackson, fondateur du Black Yield Institute de Baltimore, préfère parler « d’apartheid alimentaire », un processus historique intentionnel qui a arraché les communautés noires à leurs liens avec la terre, la culture et la préparation des aliments. 

Les problèmes plus profonds de l’insécurité alimentaire exigent ainsi des solutions holistiques. Pour Jackson, cela signifie l’auto-détermination. Cet homme de 34 ans, qui est né et qui a grandi dans le quartier de Cherry Hill, à Baltimore (une région de laquelle il dit qu’elle « personnifiait le Black power sans même le dire »), a dédié sa vie à cette mission, celle de développer la propriété des Noirs sur les institutions, en préparant les communauté à diriger leur propre avenir, et à la récupération des pratiques diasporiques Panafricaines. 

Jackson a pris le temps de s’entretenir avec la Revue Periferias au début du mois d’avril. L’interview qui en résulte, modifié pour plus de clarté, montre une large compréhension de la santé publique ainsi qu’une vision pour l’avenir de la souveraineté alimentaire de la communauté noire.


Edmund Ruge: J’adorerais aborder le sujet des inégalités structurelles, une partie de l’histoire de Baltimore, peut-être la question de la propriété foncière. Pouvez-vous expliquer la situation actuelle dans laquelle se trouve les communautés, et comme cela s’est produit et quelles politiques et acteurs étaient derrière tout ça ? Si vous pouviez peindre une image pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de Baltimore, comment expliquez-vous cela ? 

Eric Jackson: Baltimore est une ville portuaire dans le Maryland. Je la contextualise en tant  une ville portuaire parce que ça parle de la nature des personnes noires et de leur rôle dans tout ça. Ce qui est interessant, c’est que Baltimore, en tant que ville, et le Maryland en tant qu’état, n’entrent pas dans les conversations à propos du Sud. Mais le Maryland se trouve, techniquement, dans le Sud. Il y a un point particulier sur la ligne Mason-Dixon qui se trouve dans le Maryland, juste au nord de Baltimore, qui est le point de division entre le Nord et le Sud et le contexte plus large de l’histoire des États-Unis d’Amérique. 

Et donc, dans cette division celle du le travail forcé et gratuit des peuples africains dans cette partie du monde, nous sommes en plein milieu de ça. Ainsi, Baltimore, techniquement n’était pas agraire dans le sens où les personnes esclavisées, et même les Africains, ne contribuaient pas à l’économie de cette manière. Les personnes l’ont fait, surtout, en travaillant dans les boulangeries ainsi que sur des chantiers de canons et navals. 

Et donc, la présence africaine à Baltimore, historiquement est, comme à d’autres endroits des États-Unis d’Amérique, celle d’une première servitude. Ainsi, quand on parle de racisme structurel, on ne peut pas parler de ça sans ignorer cette histoire et la trajectoire des personnes de cette lignée. 

Alors quand nous parlons du contexte des Noirs ainsi que de la nourriture et que Baltimore est actuellement une ville noire, c’est ça le contexte. Donc, Baltimore est juste vraiment une ville où, parce que c’est une ville portuaire, et parce qu’elle était ouverte et accessible à différentes personnes, mais toujours dans le contexte raciste des États-Unis d’Amérique, c’était historiquement, une ville blanche. Une ville blanche, des cols bleus principalement, ont construit les usines de la période industrielle. C’est l’une des capitales de l’acier, des États-Unis, avec des villes comme Pittsburgh, Detroit, entre autres. 

Mais on a, au fil du temps, cette continuation de division du travail et de la radicalisation du travail qui a construit la ville de Baltimore que nous connaissons aujourd’hui. Une ville qui est attachée et connectée à la politique du logement, à l’utilisation des terres et d’autres aspects de notre vie sociale et politique. C’est une ville qui est toujours largement ségréguée mais parce qu’elle a été construite de cette façon: ségréguée par le travail, ségréguée par la classe et très ségréguée par la race. Les politiques comme Redlining ont aidé à créer et à cimenter les lieux où les gens vivent, quels codes postaux seraient plutôt noirs ou non-blancs.

«C’est une ville qui est toujours largement ségréguée mais parce qu’elle a été construite de cette façon: ségréguée par le travail, ségréguée par la classe et très ségréguée par la race.»

Edmund Ruge : Comment peut-on expliquer la pratique du Redlining à ceux qui n’en ont jamais entendu parler avant ?

Eric Jackson:  Evidemment. Donc, le Redlining était une pratique politique non-officielle. Et quand je parle de politique, elle peut ne pas avoir été utilisée explicitement par les fonctionnaires, mais les fonctionnaires savaient certainement de quoi il s’agissait. C’était un outil politique qui utilisait littéralement un marqueur rouge pour créer des lignes afin de dessiner et d’identifier les zones où les personnes noires pouvaient ou non vivre, en gros. Elle a donc été largement utilisée par le secteur immobilier pour déterminer quelles zones seraient noires et lesquelles ne le seraient pas. Non seulement par l’immobilier mais aussi par le secteur bancaire, pour cimenter le lieu où les gens vivaient. Et ce qui est assez intéressant, c’est délimitées par le Redlining dans les années 1930 et 1960 dans la ville de Baltimore et dans d’autres endroits, sont les mêmes zones dans lesquelles les gens vivent l’apartheid alimentaire aujourd’hui. 

Et pas seulement l’apartheid alimentaire, mais ce sont les zones les plus noires, ce sont les zones les plus pauvres, ce sont les zones où les rues sont les baptisées. Et je ne veux pas dire baptisées - je veux dire pleines de nid de poules. Mais c’était, pour résumer, un outil qu’on utilisait, historiquement et de manière contemporaine, pour prédire l’espérance de vie ainsi que les disparités de santé et l’historique de cette situation, au fil du temps. 

« Et ce qui est assez intéressant, c’est délimitées par le Redlining dans les années 1930 et 1960 dans la ville de Baltimore et dans d’autres endroits, sont les mêmes zones dans lesquelles les gens vivent l’apartheid alimentaire aujourd’hui  »

Edmund Ruge: Et, je veux dire, juste pour être clair, nous parlons d’une pratique intentionnelle des politiciens blancs, de l’état, des banques. 

Eric Jackson: C’est ça. Par la classe bancaire, par la classe marchande. Absolument, c’est très intentionnel et il s’agissait souvent — ce n’est pas une chose dont on parle beaucoup — mais de maintenir la pureté blanche. Fondamentalement, la pensée était ç si on les laisse vivre avec nous, alors, nous serons impurs. » Donc, s’il l’un d’eux y emménage, l’une des pratiques du redlining, c’est ça, si une personne noire a vraiment un bon crédit et que d’une certaine manière, elle parvient à trouver une banque qui accepte de lui prêter de l’argent ou parce qu’il s’agit d’une personne noire qui est médecin ou avocat ou de la classe supérieure, c’était presque comme dans le dicton, « Voilà, le quartier s’en va. » Et les gens déménageaient vraiment. 

Et ce qui est intéressant, c’est que certains organisateurs ont intentionnellement fait ce genre de choses pour rendre noires des communautés qui étaient blanches, si vous voulez. Et c’était une pratique qui, même si le Redlining a commencé des décennies plus tôt, était était utilisée durant les luttes pour les droits civiques dans les années 1960. De nombreux avocats noirs infiltraient intentionnellement, si vous voulez, des quartiers purement blancs. 

illustration: Juliana Barbosa

Edmund Ruge: Passons à la question de la propriété foncière, de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire, et à l’histoire derrière tout ça, en termes de saisie de terres noires tout au long des années 1900. Je veux dire, est-ce que c’est quelque chose qui change plus tard ? Ou comment cela interagit-il avec le contexte urbain ? Ou comment, si une famille noire se faire voler des terres, migre-t-elle ensuite vers un centre urbain ou quelles y sont les interactions ? 

Eric Jackson: Oui, précisément. Donc il y a deux ou trois choses qui se passaient contre les personnes noires qui étaient principalement agriculteurs et qui vivaient largement dans les villes et les villages du Sud. Et bien évidemment, connaissant l’histoire du mouvement des personnes noires à travers le monde: il avait des noirs aux États-Unis d’Amérique. Mais quand on parte d’agriculture, il y a ce phénomène appelé « la Grande migration » qui explique essentiellement le mouvement des familles noires des villes rurales comme Mobile, Alabama et Raleigh, en Caroline du Nord et à d’autres endroits dans le Nord et l’Ouest, vers la Californie, le Maryland et le Michigan.  

L’une des raison de cela a été le changement de l’économie nationale d’agraire à industrielle. Et cela a également été forcé, n’est-ce pas? Donc, accessoirement, il faut être clair sur le fait que le processus n’était pas meilleur que les gens qui lynchaient et commettaient des actes de violence physique. 

Ça, c’est une chose. Mais il y a également le facteur de la violence politique. Il y a des emplois limités, comme c’est le cas actuellement avec l’immigration. On oppose les gens les uns autres autres et on veut le travail le moins cher, parce que c’est juste la nature du capitalisme et la nature du travail forcé et bon marché, qui se produit toujours. Et donc on oppose les noirs aux blancs. Les blancs disent: « Non, on ne veut pas ça. On va lyncher quelqu’un. » Et les noirs disent: « Non, on ne va pas essayer d’avoir ça. On va s’en aller. » Et spécialement dans les cas où les gens ne possédaient pas leur terre, ils devaient trouver des opportunités là où ils pouvaient prospérer. 

Et donc, on a tout ça, mais il y aussi une politique intentionnelle de violence, si vous voulez: la violence politique qui a pris place, comme l’utilisation d’un domaine éminent pour voler des terres; utiliser la politique fiscale, la politique d’utilisation des terres. Donc, toutes ces choses qui ont eu lieu dans le Sud ont fini par se produire dans le Nord et dans les villes également. Et c’est là que la connexion se produit. 

Mais quel est le résultat de tout ça ? On a une génération de personnes qui sont déconnectées de cette façon de vivre agraire et loin de leur terre - et je tiens à souligner que cela ne doit pas juste être vu comme une séparation physique.  « Mais quel est le résultat de tout ça ? On a une génération de personnes qui sont déconnectées de cette façon de vivre agraire et loin de leur terre - et je tiens à souligner que cela ne doit pas juste être vu comme une séparation physique » Il est vrai que les personnes ne peuvent pas cultiver leur propre nourriture, oui, mais il y a également un aspect spirituel à ça, quand on parle des personnes venues des campagnes et qui ont des pratiques d’agriculture. On ne peut pas faire ça si on est pas sur place. Et puis, de façon générationnelle: cela se joue générationnellement parce que les histoires, les compétences et les héritages des familles se transmettent. Si les familles sont déconnectées parce que certains sont restés et d’autres n’ont pas pu se déplacer, on perd alors cette interconnexion.  

Les familles perdent un peu de leur culture. Elles perdent un peu de leur savoir-faire, elles perdent un peu de leurs histoires familiales. Et je peux penser que c’est la pièce invisible dont on ne parle pas souvent, et c’est pour ça que nous voulons soulever ce genre de narrative. On parle de personnes n’ayant pas les compétences et de personnes n’ayant pas une bonne nourriture mais je pense que la pièce importante, également, concerne la culture. 

Tous les peuples sont des peuples culturels. Chaque groupes humains, social, a une culture. Soit vous l’enseigner et les jeunes, la prochaine génération, en hérite, ou alors quelqu’un d’autre vous la donne. Et en général, de la manière dont le racisme fonctionne, c’est que celle-ci est donnée. Soit elle est donnée, soit elle est cherchée parce que si vous assimilez, c’est plus simple pour vous. C’est plus simple pour vous, c’est plus simple de naviguer dans ces systèmes qui ne sont pas pour vous, si vous vous rapprochez des blancs. Plus on est proches des blancs, que ce soit par le biais des informations d’identification ou par les attributs physiques, ou par la manière dont on parle, ce genre de choses.

Et je pense que c’est le seul aspect sur lequel je veux vraiment me concentrer parce que l’apartheid alimentaire ce n’est pas seulement de ne pas avoir de la bonne nourriture, c’est à propos de la déconnexion de la nourriture et des terres ancestrales. 

l’apartheid alimentaire ce n’est pas seulement de ne pas avoir de la bonne nourriture, c’est à propos de la déconnexion de la nourriture et des terres ancestrales.Edmund Ruge: Pour en venir à cette question, pouvez-vous expliquez ce qu’est un désert alimentaire ou l’apartheid alimentaire ? Et peut-être expliquer la pression pour décrire les problème comme dans un apartheid, plutôt que dans un désert ?

Eric Jackson: Bien sûr. Donc, je veux dire que les mots sont importants et il est important de reconnaître que les termes comme désert alimentaire nous ont été donnés. Ils nous ont été donné par les savants bien intentionnés. Les déserts alimentaires, les marais de nourritures, etc, tous sont bien. Je ne leur enlève rien et, en fait, je pense qu’ils ont leur utilité pour établir des liens. Mais je pense qu’on doit également aller plus loin.

L’apartheid alimentaire témoigne vraiment des dynamiques de pouvoir et de la reconnaissance qu’il s’agit d’une déconnexion intentionnelle et structurelle du pouvoir qui donnerait au communautés le droit à des terres cultivables et à d’autres ressources alimentaires. Et cela est basé sur la race et la classe, plus largement sur la race, et par conséquent on a un manque d’épicerie, on est inondé par la mortalité et la morbidité, dans ces communautés, l’espérance de vie est inférieure, et ce genre de choses. Mais tout ça, ce sont des résultats, ce n’est pas le problème. Le problème, c’est le manque de pouvoir de distribution et l’intentionnalité historique. Là est le problème. Le résultat, ou l’effet secondaire, si vous voulez, ce sont les choses que les déserts alimentaires et les autres progressistes ou ce que nous appelons le langage « Pollyana », tentent de soulever. Mais nous utilisons l’apartheid alimentaire car il fait référence à une cause profonde.

« L’apartheid alimentaire témoigne vraiment des dynamiques de pouvoir et de la reconnaissance qu’il s’agit d’une déconnexion intentionnelle et structurelle du pouvoir qui donnerait au communautés le droit à des terres cultivables et à d’autres ressources alimentaires »Edmund Ruge: Mais juste pour illustrer, pour quelqu’un qui n’est jamais allé à Baltimore, si vous deviez l’emmener dans un quartier que quelqu’un décrirait comme un désert alimentaire, à quoi ça ressemble ? Quel effet cela a-t-il sur la nutrition ou les habitudes alimentaires ? 

Eric Jackson: Dans une région que l’on pourrait qualifier de désert alimentaire - ou d’apartheid alimentaire, comme on pourrait le dire - la première chose qu’on voit ce sont les nids-de-poule, dont je parlais tout l’heure quand je parlais des rues trouées. C’est ce que vous allez voir. Vous allez aussi surement finir par vous interroger et vous grattez la tête: « Où est l’épicerie ? Comment les gens font-ils leurs courses ? » Littéralement, les courses de produits frais. « Où sont les parcelles de jardin ? » Et je pense que, le quartier qui me vient à l’esprit quand je réponds à votre question, c’est Cherry Hill, qui est dans le sud de Baltimore. L’un des quartier les plus au sud de Baltimore, la ville des quartiers. Et donc vous ne trouverez à cet endroit, aucune épicerie. Et il n’y en a pas depuis au moins 15 ans. 

Il s’agit là d’une communauté de 10 km environ. Et les gens de la communauté doivent parcourir environ 3 km pour faire leurs courses. Et avec un faible taux de propriétaires de véhicules, il faut passer par des nombreux obstacles juste pour avoir à manger. Plus largement, les gens sont obligés d’opter pour des plats préparés à emporter ou dans des magasins de dépannage. C’est une nourriture qui non seulement est dense au niveau calorique et riche en sodium, mais aussi qui sera vendue par quelqu’un qui ne vit pas dans la communauté. Et donc lorsqu’on s’engage à acheter, ce que nous appelons à Baltimore, une boîte de poulet, dans laquelle on trouve des ailes de poulet et des frites, on n’achète pas seulement une nourriture qui sera problématique au niveau de la santé, mais on donne également son argent à une entreprise qui va le retirer de la communauté. 

Et dans ces zones, on peut également avoir de nombreuses églises qui organisent des soupes alimentaires et des garde-manger, dans lesquelles les habitants, s’ils sont dans une situation difficile et ne peuvent pas aller faire leurs courses à 3 km de distance, peuvent recevoir à manger. C'est ce qu’on voit. C’est pourquoi, avec notre langage et notre cadrage de l’apartheid alimentaire, c’est comme si on disait: « Super. Oui, génial, les gens peuvent au moins avoir à manger. » Et à un certain niveau, oui, mais la vérité est que ça montre toujours le contrôle des entreprises sur le système alimentaire, parce que la majeure partie l’alimentation qui arrive dans les églises ou grâce à la bonne volonté pour le bien-être social, provient de ces sociétés. 

Le système alimentaire n’est ni détenu, ni contrôlé par les gens sur le terrain. Mais plus que ça, quelque chose qu’on ne voit pas à moins d’être profondément dans une communauté comme celle-ci, dans les régions qui connaissent l’apartheid alimentaire, on voit également des gens qui essaient de comprendre ce qu’il faut faire, comme c’est le cas à Cherry Hill. « C’est une nourriture qui non seulement est dense au niveau calorique et riche en sodium, mais aussi qui sera vendue par quelqu’un qui ne vit pas dans la communauté. Et donc lorsqu’on s’engage à acheter, ce que nous appelons à Baltimore, une boîte de poulet, dans laquelle on trouve des ailes de poulet et des frites, on n’achète pas seulement une nourriture qui sera problématique au niveau de la santé, mais on donne également son argent à une entreprise qui va le retirer de la communauté »

Ce que je veux dire par là, c’est que vous savez ce que le gens ont appelé des industries artisanales: des petites entreprises qui sortent de chez les gens, ou dans lesquelles les gens utilisent des ressources comme des camions à pain ou des vieux bus scolaires qu’ils modernisent pour vendre des marchandises - ce qu’on appelle des Candy bus. Il ne vendent pas toujours de la nourriture saine, mais vous verrez ça. Vous verrez également d’autres efforts comme ce que nous faisons, et d’autres personnes qui sont en train de faire pousser de la nourriture sur des terrains inoccupés. 

Comme je l’ai dit, l’un des impacts de l’apartheid alimentaire, c’est la déconnexion de la terre et des pratiques, toutes deux ancestrales. Et donc, par exemple, dans une communauté comme Cherry Hill, on peut voir des jeunes qui ne savent absolument pas cuisiner. Ils ont leurs propres enfants, leur propre maison mais ils n’ont jamais appris à cuisiner. Soit on a le problème psychologique, où on pense à la faim, qui est une réponse physiologique, on pense à la faim et ensuite on pense au commercialisme. On pense à la manière dont on achète à quelqu’un d’autre plutôt que d’avoir des compétences pour produire pour nous-même. 

On verra aussi une déconnexion d’une génération à l’autre à propos de certaines histoires autour de la nourriture, ou de certaines recettes de famille, parce que quelqu’un est décédé à 40 ans et n’a pas eu le temps de la transmettre à la génération suivante.

La dernière chose dont je dois parler c’est la pertinence culturelle. Même dans les régions où les personnes ont des épiceries, les personnes n’ont pas de nourriture culturellement appropriée. Les aliments que les gens considèreraient comme noirs ou non-blancs sont parfois, même dans le meilleur des cas, relégués à une allée désignée comme « internationale ». 

Et donc, quand nous parlons d’héritages raciaux, il est impossible de les obtenir à moins de les cultiver soi-même ou d’avoir ses propres institutions. Et quand on ne les a pas, on ne contrôle pas ça.  « La dernière chose dont je dois parler c’est la pertinence culturelle. Même dans les régions où les personnes ont des épiceries, les personnes n’ont pas de nourriture culturellement appropriée. Les aliments que les gens considèreraient comme noirs ou non-blancs sont parfois, même dans le meilleur des cas, relégués à une allée désignée comme « internationale »

Donc, oui, il y a les aspects les plus visibles: vous ne verrez pas d’épicerie, vous verrez des nids-de-poule, vous verrez des déchets sur le sol; vous verrez des plats à emporter. Mais certaines choses dont nous parlons, par exemple, c’est que l’apartheid alimentaire nous affecte psychologiquement.

Alors quand on nous pose des questions comme: « Bien, si les gens sont confrontés à ça, pourquoi ne font-ils rien contre ? » Parce qu’on nous a justement appris que tout allait bien. Nous avons été programmés pour accepter que d’autres personnes contrôlent nos vies, ce que nous mangeons, ce à quoi nous sommes exposés. Et même dans les communautés pauvres qui vivent l’apartheid alimentaire, même si les populations ont décidé de se soulever et ont dit « Regarde, on va devenir une communauté en bonne santé. On déclare qu’on va le faire », le capitalisme a une manière de maintenir des marchés libres. Donc, même si quelqu’un a des biens immobiliers et qu’il a du capital pour y emménager, il ne peut pas. Peu importe qu’il s’agisse de McDonalds, ça n’a pas d’importance, ce n’est pas grave s’ils font de la vente à emporter, mais il faut que les gens s’organisent pour dire: « Non, on ne va pas faire ça. »

Mais ce n’est pas ce que vous allez voir dans les communautés qui font l’expérience de l’apartheid alimentaire, également. C’est un problème de santé publique. C’est un problème de sécurité publique. Les gens ne sont pas en sécurité pour être en bonne santé parce que le capitalisme oblige les gens à aller là où ils veulent, et ils ne demandent pas: « Pouvons-nous ouvrir ici ? » Ils ouvrent et c’est tout. 

Edmund Ruge : En parlant de capitalisme, que répondez-vous à quelqu’un qui dit: « Dans le système dans lequel on vit, il n’y a pas d’épiceries parce que les épiceries ont besoin de dégager des bénéfices et ils savent que dans un quartier à faibles revenus, ils n’auront pas la possibilité de gagner autant d’argent. Ce problème est, ainsi, purement économique. » Que répondez-vous à ce genre de commentaires ? 

Eric Jackson : Je dirai que cette personne a absolument raison. C’est purement économique. Cependant, c’est une question de volonté, n’est-ce pas ? Et pour moi, les épiceries qui ne sont pas présentes dans ces communautés pour ces raisons, ça a du sens. Mais cela se passe également autour des lignes raciales, spécialement si une communauté a été délimitée par le redlining et si celle-ci a été historiquement cataloguée comme étant une communauté pauvre. Par exemple, d’un point de vue de conception urbaine, à Cherry Hill, environ 45% du parc de logements est fait de logements publics sur des terrains qui appartiennent au gouvernement fédéral, largement peuplés par des personnes noires depuis des décennies, depuis que la communauté existe dans les années 1940. 

C’est donc ça le problème. Et quand les gens font l’analyse de rentabilité qu’aucune épicerie ne peut fonctionner dans les communautés comme celle-ci, je réponds: « Absolument. Vous avez raison. » Et voici le problème avec les politiciens et les agences publiques: les gens sont souvent formés par des institutions supérieures à penser à l’externalisation plutôt que de préparer les gens à ça. Dans le contexte contemporain, les communautés urbaines ont trouvé une façon d’ériger quand même les épiceries à travers des modèles corporatifs. Mais il n’y a pas de programmes de prêts, des programmes de prêts à faible taux d’intérêts ou de programmes de formation pour préparer les gens à être prêts à rassembler leurs ressources et ainsi avoir leurs propres institutions, comme dans les pays où les gens utilisent littéralement l’économie coopérative pour survivre. 

Mais avec le capitalisme et l’individualisme, les personnes ne pensent pas à ça. Ils disent: « Qui pouvons-nous faire venir ? » au lieu de dire : « Comment pouvons-nous équiper les gens pour qu’ils soient prêts ? » Cela correspond à ce que je crois être la conviction non-exprimée que les gens ne peuvent pas résoudre leurs propres problèmes. Et c’est pour ça que nous essayons de résoudre la situation, avec ce que nous disons et en pratiquant l’économie coopérative. On met en place une épicerie dans une communauté, et on cultive aussi des aliments. Mais le fait est que nous devons être capable de contrôler notre propre institution. 

Et donc, je dirai qu’ils ont absolument raison. Mais je voudrais aussi dire que c’est à cause du modèle commercial, le modèle commercial extractif, que cela ne fonctionne pas. Ce n’est pas que les épiceries ne fonctionnent pas, parce que la vérité est que dans une communauté comme celle de Cherry Hill, les personnes continuent à aller au magasin. Ce n’est donc pas que les gens ne peuvent pas soutenir une épicerie, mais nous devons nous poser des questions comme : « Eh bien, qu’en est-il de la taille ? Qu’est-ce qui est disponible ? Et qu’en est-il du prix ? » Parce que c’est toujours du business, non ? Nous fonctionnons toujours dans le contexte.Ils disent: « Qui pouvons-nous faire venir ? » au lieu de dire : « Comment pouvons-nous équiper les gens pour qu’ils soient prêts ? » Cela correspond à ce que je crois être la conviction non-exprimée que les gens ne peuvent pas résoudre leurs propres problèmes. Et c’est pour ça que nous essayons de résoudre la situation, avec ce que nous disons et en pratiquant l’économie coopérative.

Et je n’essaie pas d’être un puriste et de dire que même avec notre coopérative, nous n’avons pas à opérer sur les bénéfices, parce que nous savons que nous devons payer les gens, on doit payer le loyer et ce genre de choses. Mais la vérité, c’est que, la vraie question à propos du fait qu’il n’y ait pas d’épiceries n’est pas une question économique, c’est une question d’imagination et de pouvoir. Si vous voulez que certaines personnes prennent part de façon active au processus libérateur, elles doivent prendre des décisions basées sur le cadre - un cadre centré sur les personnes, construit par les personnes sur le terrain, les mêmes personnes qui ont créé les Candy bus ou qui vendent des choses de chez elles. Ce sont ces mêmes personnes qui peuvent comprendre comment avoir une épicerie. 

Mais on ne peut pas faire ça, sans avoir le pouvoir et les ressources. C’est ça notre travail, organiser les personnes, les motiver et les inspirer pour leur rappeler que l’économie coopérative est notre amie. L’autodétermination est notre amie, et c’est ainsi que nous allons nous éloigner de ces choses. 

Edmund Ruge : Ce concept est aussi une partie importante de cette revue. L’un des principes fondateurs de Periferias, a été de démontrer et d’offrir la preuves que des solutions existent déjà à l’intérieur même des communautés et qu’il s’agit soit de se souvenir des forces historiques, ou alors de valoriser les solutions et les innovations locales que les personnes sont déjà en train de développer. Les solutions à tellement de ces problèmes modernes, plutôt que de venir du gouvernement ou d’une grande ONG ou quelque chose comme ça, sont en fait déjà présentes dans les communautés elles-mêmes. 

Eric Jackson : Et nous devons intensifier ça. Mais nous affirmons également que pour que cela arrive dans tous les domaines, nous devons les développer. Il est vrai que la mise à l’échelle peut avoir lieu grâce au gouvernement, c’est d’accord. Mais je pense que le changement des systèmes doit se produire via la maîtrise de soi et l’autodétermination. 

Nous commençons donc, avec l’auto-gouvernance. Nous découvrons ce que nous pouvons. Nous le mesurons. Nous montrons ce qui fonctionne vraiment et ce qui ne fonctionne pas. Nous contrôlons nos données. Nous contrôlons nos propres intrants et toutes ces choses, même si l’argent vient de soutiens extérieurs. Et ensuite, on dit : « Écoutez, je veux faire valoir mes arguments. », « C’est comme ça que vous faites les choses, parce que nous avons essayé pendant les dernières 5 ou 10 années. Voici nos étapes. » D’accord ? Et il y a un précédent à cela. Aux États-Unis d’Amérique, la plupart des enfants des écoles publiques n’ont pas à payer pour les déjeuner, s’ils atteignent un certain seuil. 

À Baltimore, plus précisément, quels que soient ses revenus, on peut participer aux FARMS, des repas gratuits et à des prix réduits dans les écoles. Et cela vient d’une tradition qui vient du Black Panther Party pour l’auto-défense. Donc nous parlons du petit-déjeuner, des petits-déjeuners gratuits et des programmes de déjeuners gratuits pour les enfants en âge d’être scolarisés. Aujourd’hui, ils n’obtiendront pas tous le crédit mais le gouvernement fédéral a mis cela dans un programme, en tant que programme fédéral, après avoir vu son efficacité dans les centres des villes comme Oakland, Chicago et Baltimore. Mais c’est quelque chose venu d’un petit groupe communautaire qui avait des affiliés dans tout le pays: leur programme de survie est la raison pour laquelle de nombreux américains ont un déjeuner gratuit aujourd’hui. 

Il n’y avait pas de précédent à cela. Ils n’obtiendront pas de crédit pour ça, mais c’est ce que je veux dire quand je parle du changement de système par l’auto-gouvernance. Maintenant, c’est l’un des cas où le Black Panther Party a été diabolisé, et ensuite, l’idée des coopératives a disparu. Mais si on peut apprendre de cette expérience, alors, ce que je pense que nous pouvons faire, encore une fois, c’est d’apprendre autant que nous le pouvons, le faire évoluer de la meilleure manière, prendre des données et les partager avec les gens et grandir à partir de là. C’est à cela que ressemble la politique, à mon avis, la politique en action. « À Baltimore, plus précisément, quels que soient ses revenus, on peut participer aux FARMS, des repas gratuits et à des prix réduits dans les écoles. Et cela vient d’une tradition qui vient du Black Panther Party pour l’auto-défense. Donc nous parlons du petit-déjeuner, des petits-déjeuners gratuits et des programmes de déjeuners gratuits pour les enfants en âge d’être scolarisés. Aujourd’hui, ils n’obtiendront pas tous le crédit mais le gouvernement fédéral a mis cela dans un programme, en tant que programme fédéral, après avoir vu son efficacité dans les centres des villes comme Oakland, Chicago et Baltimore. Mais c’est quelque chose venu d’un petit groupe communautaire qui avait des affiliés dans tout le pays: leur programme de survie est la raison pour laquelle de nombreux américains ont un déjeuner gratuit aujourd’hui »

illustration: Juliana Barbosa

Edmund Ruge:En évoquant la question des données, on entend beaucoup à Rio l’idée d’être les sujets de recherche plutôt d’être les objets de recherche. Il y a beaucoup d’universitaire, Dieu les bénisse, qui viennent dans les favélas pour étudier les favélas et leurs habitants. Mais le contre-mouvement est: « Eh bien non. Produisons des universitaires des favélas et produisons ainsi nos propres recherches. » ou alors: « Cherchons les chercheurs. » Soulevez la question « Pourquoi nous cherchent-ils? » Et ensuite dire: « faisons des recherches sur eux. »

Eric Jackson: Oui, absolument. 

Edmund Ruge:Ainsi, produire des connaissances à partir des communautés elles-même et créer ses propres données. Comment cela s’intègre-t-il dans la lutte pour la politique ? Ou est-ce plus en rapport avec l’éducation ? 

Eric Jackson: À mon avis, ce sont les deux. Je pense que ce sont des politiques et l’éducation. Quand je parle de racisme, d’abord, je pense: « parlons d’ethno-éducation », les façons dont les gens apprennent de nos propres manières, de nos propres cultures, et ce sont des choses qui vont nous permettre de continuer à être qui nous sommes. Et ensuite, laisser l’éducation publique aider réellement les gens à naviguer dans les instructions et à vivre tous ensemble. Mais je pense que la collecte de données et la possession de nos propres histoires, nos propres informations et la création de connaissances doivent en faire partie. 

Et c’est pour que nous puissions changer la manière dont les gens parlent de ces problèmes et obtenir le soutien de « ceux de l’extérieur », si vous voulez, que ce soit de la communauté philanthropique, des agences gouvernementales, des sociétés ou de tout autre personne qui voudraient nous aider, ou simplement des indépendants, les gens bien intentionnés, riches, qui veulent aider ce que nous faisons sur le terrain. Nous devons être capable, je pense, de raconter nos propres histoires. 

Je soutiendrais que la recherche n’est pas un outil exclusivement académique. Ce n’est pas l’outil des institutions blanches ou occidentales, même si l’académie en elle-même est une institution occidentale. Mais tout cela pour dire, je pense que nous devons être capable d’avoir nos propres donnés et être en mesure de raconter nos histoires afin que nous puissions former l’aspect des choses et ensuite de changer les politiques, si vous voulez, sur le terrain et dans le monde, mais aussi au niveau des politiques. Et indépendamment du fait que les politiques soit au niveau municipal ou local, de l’état ou fédéral, quoi que nous décidions, ou où qu’elles aillent, je pense que le premier niveau avec lequel nous devons travailler, c’est avec les politiques communautaires.  

Grâce aux données ainsi qu’aux informations que nous produisons, et grâce aux connaissances que nous créons, je pense que nous obtenons la capacité de, une part, aider les gens à se souvenir, comme dans l’éducation populaire. Mais nous sommes aussi capables d’utiliser ça pour engager les gens dans le travail et ensuite, de pousser les élus à mobiliser de l’argent et des programmes pour soutenir les solutions communautaires.« Grâce aux données ainsi qu’aux informations que nous produisons, et grâce aux connaissances que nous créons, je pense que nous obtenons la capacité de, une part, aider les gens à se souvenir, comme dans l’éducation populaire. Mais nous sommes aussi capables d’utiliser ça pour engager les gens dans le travail et ensuite, de pousser les élus à mobiliser de l’argent et des programmes pour soutenir les solutions communautaires »

Edmund Ruge : Dans une ville comme Baltimore, combien de vos efforts dédiez-vous à l’organisation communautaire et combien à faire élire des membres de la communauté à des postes publics ? Passez-vous par des canaux politiques et de mesures [politiques], ou donnez-vous d’abord le pouvoir aux gens ? 

Eric Jackson: Je pense qu’ils sont tous tout aussi important. Ils doivent l’être parce qu’on doit préparer les gens à faire tout cela avec des structures de gouvernance au niveau public et au niveau communautaire, et même au niveau privé des sociétés ou des petites entreprises. Et j’ai l’impression que, peu importe qui nous sommes, il y a une redéfinition qui doit se produire, selon moi, autour de l’organisation de la communauté. Et nous devons être en mesure d’organiser les gens au sein des institutions, y compris dans le monde des affaires. 

Nous devons faire l’organisation des deux côtés, à l’intérieur et à l’extérieur. Et quand je dis à l’intérieur, je parle des politiciens. Qu’on les y mette ou non, je pense qu’on doit faire le travail d’organisation politique, pas seulement de lobbying législatif, en mettant les personnes dans ces positions, cela doit se produire parce que nous parlons d’une question à plusieurs facettes. Nous devons avoir de multiples facettes pour arriver à des solutions. 

Et donc, je pense qu’on doit préparer les gens et développer des leaders sur le terrain. Et ils pourraient bien finir par devenir des politiciens. Mais on doit aussi avoir un cadre de personnes qui ont développé l’analyse, collecté l’analyse, la conscience collective, qui se sont entraînés ensemble, qui ont travaillé ensemble et donc rendre les gens responsables, qu’ils soient de notre peuple ou non. Mais je pense qu’on doit, absolument, faire les deux en même temps. C’est nécessaire. 

Mais j’aime mettre en avant la nécessité de préparer les gens. Ce que je ne ne veux pas faire, c’est réinventer au XXIe siècle, ce à quoi ressemblait largement l'organisation du XXe, qui utilisaient les gens comme s’ils étaient des outils. Beaucoup d’approches d’organisations étaient: « Très bien, comment mettre en valeur 20 000 personnes ? » Et ça semblait bien, mais ensuite les personnes rentraient chez elles et ne se politisaient pas. Nous devons faire de la politisation, comme nous faisons les autres travaux.« Ce que je ne ne veux pas faire, c’est réinventer au XXIe siècle, ce à quoi ressemblait largement l'organisation du XXe, qui utilisaient les gens comme s’ils étaient des outils. Beaucoup d’approches d’organisations étaient: « Très bien, comment mettre en valeur 20 000 personnes ? » Et ça semblait bien, mais ensuite les personnes rentraient chez elles et ne se politisaient pas. Nous devons faire de la politisation, comme nous faisons les autres travaux »

Edmund Ruge : Pour en revenir à l’objectif global du Black Yield Institute, que signifie vraiment la souveraineté de la nourriture noire et quel est l’objectif final de tout cela ?

Eric Jackson : En bref, la terre noire et la souveraineté alimentaire, c’est l’idée que les personnes noires contrôlent la terre et les ressources et que nous sommes les gardiens de et dans nos communautés. Cela signifie contrôler nos propres ressources, mais aussi contrôler et construire nos propres institutions, et que certains travaillent avec d’autres pour garder ce que nous faisons. La terre, la nourriture et la santé sont intimement liées. 

En ce qui concerne l’objectif final, je ne détiens pas cette réponse, mais je pense à quoi cela ressemble en fin de compte, c’est préparer les personnes noires, les communautés noires, les institutions noires et les autres personnes de couleur, les autres institutions de couleur et des blancs, qui sont dans des institutions blanches, à penser à la manière de renforcer la capacité et renforcer la tendance des noirs, en particuliers à Baltimore et dans les États-Unis, dans tous les domaines. Il s’agit de préparer les noirs et les personnes de couleur à être capable d’assumer le travail, de fournir leur propre alimentation et de contrôler ce qui entre dans la communauté. C’est cela à quoi ça ressemble, préparer les gens à faire ça. 

Et ça va se matérialiser différemment. Cela pourrait ressembler à une ferme dans cette région, cela pourrait ressembler à la recherche et à la création de connaissance dont on a parlé, vous et moi. Ça pourrait permettre une connexion avec les églises pour que les agriculteurs sans terre utilisent les leures. Il y a une organisation, Black Church Food Security Network [le Réseau d’Église Noire pour la Sécurité Alimentaire] qui fait exactement ce travail. Il pourrait être en relation avec les églises pour utiliser leurs terres et avec des avocats pour s’assurer que leurs terres ne leur soient pas confisquées. Il y a différents aspects à ça, mais en fin de compte, ça ressemble à du contrôle. La souveraineté, c’est ça, le contrôle. Comment mieux contrôler notre destin ? Telle est la question. 

« Cela pourrait ressembler à une ferme dans cette région, cela pourrait ressembler à la recherche et à la création de connaissance dont on a parlé, vous et moi. Ça pourrait permettre une connexion avec les églises pour que les agriculteurs sans terre utilisent les leurs »

Et encore une fois, la réponse à cette question est toujours une question. Jusqu’où pouvons nous aller ? Et puis, pour la prochaine génération, d’où allons nous partir ? Et nous empruntons de cette langue. Ce n’est pas notre langage, ce n’est pas le langage du Black Yield Institute, ce n’est pas le langage du peuple noir.

Mais la terre noire et la souveraineté alimentaire, selon moi, c’est la branche du même arbre de souveraineté alimentaire, qui a été soulevée par beaucoup de personnes, mais en particulier, en pensant à Cesar Chavez, en Californie et à tous les campesinos autour, aux paysans et aux agriculteurs autour du monde qui ont été opprimé par les entreprises, que ce soit dans le centre-ville ou dans le contexte urbain, ou dans le contexte rural tout autour du monde. Mais ce dont on parle, c’est d’avoir plus de contrôle sur notre nourriture et nos ressources, sur nos vies. 

Edmund Ruge : Dans cette interaction entre la sécurité alimentaire, la nourriture noire et la souveraineté de la terre, si vous envisagiez, Dieu nous en préserve, une autre pandémie similaire, dans 15-20 ans, si vous pouviez établir à Baltimore, un réseau alimentaire beaucoup plus solide dans lequel les gens seraient propriétaires, cela pourrait-il être une sorte de défense contre ce que nous voyons actuellement ? 

Eric Jackson: Oh, oui, bien sûr. Et c’est ce que je dis en plaidant en faveur de l’autodétermination. S’il aucun moment n’est comme un autre, qu’est-ce que les gens peuvent faire ? Quels types de ressources existe-t-il? Que pouvons-nous vraiment faire pour prendre soin de nous ?  

J’ai parlé de ça avec mon équipe et j’ai l’intention de parler avec ce réseau d’actions, ou la coalition, faute d’un meilleur terme, que nous sommes en train de développer. Je m’efforce depuis longtemps, hors de l’organisation, de fusionner nos efforts et de vraiment consolider notre plan. Nous devons, tous dans ce domaine, nous assurer que nous avons vraiment un plan solide de souveraineté. J’en parle depuis plus de six ans. 

Et ensuite, pour notre équipe, ce que nous envisageons de faire, c’est un plan alimentaire d’urgence. Nous nous dirigeons déjà sur ce chemin. Mais à quoi ressemble la préservation et la mise en conserve ? À quoi ressemble la planification de la préparation aux situation d’urgence ? Et comment pouvons-nous faire cela d’une point de vue civil africain ? Comment maintenons-nous un plan qui peut fonctionner même en notre absence et peut s’adapter à tout moment politique et économique dans lequel on se trouve ? 

Moi, je suis quelqu’un qui organise, c’est comme ça que je pense. Et je pense aussi de façon longitudinale et inter-générationnelle. Je serai là pour toujours. Et l’une des choses que fait le racisme institutionnel et la suprématie blanche, c’est avoir un impact sur l’imagination de toutes les personnes. Ainsi, l’un des meilleurs outils que nous possédons contre cela, c’est notre putain d’imagination. Alors, c’est comme ça: pourquoi n’imagine-t-on pas un monde dans lequel on ne voit pas ça ? Et ensuite, on travaille constamment vers ça.  

« Et l’une des choses que fait le racisme institutionnel et la suprématie blanche, c’est avoir un impact sur l’imagination de toutes les personnes. Ainsi, l’un des meilleurs outils que nous possédons contre cela, c’est notre putain d’imagination »

Ça semble simple, mais c’est un peu comme ça que je veux que les gens de ma communautés soient, principalement le personnel. Et ainsi, dans notre développement de leaders, d’éducation politique, j’essaie d’amener les gens à ce niveau. 

Comment imaginer ce qui n’existe pas ? En fait, nous sommes la matérialisation des imaginations de notre peuple. Donc, si notre peuple peut le faire, nous le pouvons. Nous devons juste avoir un sens des responsabilités de sorte que, pour nous voir, non pas non nous-même physiques, mais nos descendants, qu’ils soient biologiques ou politiques ou autre, dans une position que nous avons vue intégralement. Et c’est comme ça que je veux vivre. Quelqu’un a prié pour mon existence, quelqu’un a prié pour que ce moment existe sur les dos forts et les fortes histoires que nous avons apprises. Il y a un principe que vous connaissez peut-être, un principe en Afrique de l’Ouest, dans la langue Twi, appelé « Sankofa ». Sankofa est incarné par cet oiseau qui regarde derrière lui pendant qu’il couve. 

Et c’est donc ce principe d’aller et de chercher. Et le sens « d’aller et de chercher », dans un contexte historique, demandant « d’où viens-tu ? », pas seulement les bonnes histoires et tout ça. C’est pourquoi nous devons documenter, créer nos propres données, écrire, raconter nos propres histoires à travers l’histoire parce que c’est la manière par laquelle nous gagnons en force, pas seulement en terme de politique, mais aussi pour que nous puissions construire des institutions. Nous devons le faire par tous les moyens nécessaires. Si je sais que je vais mourir un jour, je ferais bien aussi de préparer ce moment et de préparer mon peuple à ce moment, en incluant mes enfants et les autres personnes dont je suis proche. Et c’est pourquoi le développement du leadership est également essentiel à ce travail. 

Lorsqu’on pense à ce moment, la chose la plus intelligente à laquelle se souvenir c’est ce que nous ne savons pas combien de temps nous avons. C’est ce que cela a fait pour moi. Je sais que je fais partie d’une trajectoire, et si j’en fais partie, je dois préparer les personnes à prendre ma place. C’est arrivé avant, cela va se reproduire. Alors mettons des parchemins que quelqu’un pourra consulter plus tard et dont on pourra bénéficier, vous savez, dans 10, 20 ou 100 ans. C’est ça mon truc. 

Edmund Ruge : Il y a un vieux proverbe dans cela, c’est comme si vous plantiez les graines d’un arbre en sachant que vous n’allez jamais profitez de son ombre.

Eric Jackson : C’est ce qu’est vraiment la construction d’un mouvement. La construction d’un mouvement désintéressé, auto-actualisé doit être capable de visualiser ce mouvement à un point où nous ne le verrons jamais, mais en sachant que nous faisons partie de la trajectoire pour en arriver là. C’est tout.


 

Black Yield Institute | Étas-unis |

@blackyield

Edmund Ruge | EUA |

Coordonne la traduction et édition anglaise de la Revue Périphériques. Basé à Rio de Janeiro, il est titulaire d'une maîtrise en économie internationale et en études latino-américaines par la Johns Hopkins School of Advanced International Studies (SAIS)

edmundruge@gmail.com

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