littérature et poésie

periferias 6 | race, racisme, territoire et institutions

Oubliette

Howard Meh-Buh Maximus

| Cameroun |

traduit par Déborah Spatz

Linonge était ton meilleur ami. C’est lui qui t’a appris à faire entrer du garri et d’autres produits de contrebande à l’intérieur de l’école.

« Déchire un côté de ton oreiller », disait-il, « sors un peu de la mousse et remplis-le avec des enveloppes de Poussière d’or. » C’est comme ça que vous appeliez le garri à Saint-Joseph, votre lycée: poussière d’or, faux opium, comme si c’était une sorte de stupéfiant, comme la poudre blanche, en soulignant à la fois sa préciosité et son interdiction.

« Et quand tu as fini de remplir l’oreiller avec », disait-il, « tu cous la bouche ouverte de l’oreiller et tu l’attaches fermement à ton matelas, comme ça, même un sorcier de Mafme ne penserait pas à t’appeler et à vérifier. » 

La sorcier de Mamfe était Monsieur Ojong, le vice-responsable de la discipline qui se cachait derrière les murs des dortoirs et des salles de bains et urinoirs à des heures impies, les oreilles accrochées à des protecteurs de fenêtre rouillés au plus profond de la nuit, en espérant entendre quelque chose qu’il pourrait utiliser pour incriminer les élèves le lendemain. Les efforts semblaient être trop importants pour la récompense. Même si la rumeur qui disait qu’il essayait de se frayer un chemin pour devenir directeur de discipline. Les élèves se demandaient s’il était marié; si la jeune fille, au regard timide qui venait à la messe tous les dimanches, serrant un bébé tranquille et portant la même robe de satin sans style, était vraiment sa femme. Comment avait-il trouvé le temps de faire un enfant, alors qu’il passait tout son temps à l’école, à les surveiller ? 

Sur les murs de la salle de bain et des urinoirs, il a trouvé d’obscène caricatures de lui-même en train de baiser quelqu’un qui travaille à la cuisine, ou une professeure, ou sa femme. Sur un autre dessin, il tenait son pénis avec une main, alors qu’il regardait des jeunes garçons en train de se doucher, sa femme tirait son autre main, pour essayer d’attirer son attention. Sur la fenêtre du dortoir, il a entendu des histoires fraîchement préparées à son sujet. Des histoires dont lui-même ignorait l’existence. 

Une fois, il a entendu qu’il n’avait pas payé la dot de sa femme. Qu’il était toujours en train d’économiser son maigre salaire et que c’était pour ça qu’il passait la plupart de ses nuits loin d’elle, parce qu’elle n’était pas encore tout à fait à lui. Un autre étudiant affirmait qu’il n’était pas si honorable, ça devait être parce qu’il ne trouvait pas l’air de son village attractif; un autre disait que non, qu’elle ne le trouvait pas attractif, mais encore une fois, qui le trouverait!

Avec la géographie de ses yeux qui traçait un parcours inexplicable, ils étaient éloignés sur son visage, ils ressemblaient à des jumeaux qui se détestaient. Il y a eu des rires. Quelqu’un dans la pièce minuscule a dit que le bébé était trop mignon pour être le sien, sa femme couchait surement avec un membre du personnel « ou un étudiant », a ajouté quelqu’un d’autre. Il était difficile de savoir exactement qui disait quoi dans le noir, même si on pouvait y distinguer des voix familières. Vous avez tous ri à nouveau quand quelqu’un a dit:

« Lino, ce gamin te fait la grimace. » Et Linonge a jeté un insulte vulgaire contre la personne, en disant, de manière amusée, qu’il avait un bien meilleur goût que Excès d'Z n’aurait jamais eu. 

Le lendemain, vous seriez tous punis pour ça. Vous vous tiendrez devant le terrain de football, tous les lycéens dans vos dortoirs, machette à la main, prêts à travailler. Lorsque Excès d'Z a fait irruption cette nuit-là, en faisant comme s’il tout ce qu’il avait entendu ne l’avait pas perturbé, vous avez tous fait semblant de dormir. Même Linonge. Mais il a crié tellement fort que tu as senti sa gorge lui faire mal. Il a dit que vous pouviez tous dormir autant que vous le vouliez, mais il savait que ce n’était pas des fantômes qui parlaient, et que même s’il y avait eu des fantômes, vous tomberiez quand même tous pour ça. 

Lorsqu’il a rapporté l’incident au directeur, il a dit au Père Martins que vous étiez tous restez debout à parler et parler, en disant toutes sortes de choses à propos de chaque membre du personnel de Saint-Joseph. Tout le monde. Y compris le Prêtre lui-même. Après l’extinction des feux. En anglais Pidgin. Il a ajouté des petites phrases dramatiques, telles des gorgées de carburant sur le feu, regardant leur effet avec impatience.

Le Prêtre a plissé les yeux vers vous et lui a ensuite demandé de tous vous punir très durement. Il a souri, triomphant, alors qu’il vous conduisait à travers le hall du bloc principal, un tube de gaz à la maison, jetant ses longues jambes comme s’il essayait de les secouer. Tu n’étais pas du genre à être impliqué dans les punitions, Linonge, lui, l’était, et même si rater les cours t’excitait, même si tu les rataient pour couper de l’herbe. Alors que tu marchais derrière lui, tu retenais très fort ton rire alors que Linonge murmurait, insultant la démarche de l’homme et ses pâtes d’araignée, son sens du style ou son absence, sa voix décalée. Tous les membres du personnel l’appelaient Monsieur O.J, tous les élèves l’appelaient Excès de Zèle.

Excès d'Z pou abréger.


Ta mère avait l’habitude de dire qu’il était difficile de te reconnaître sans Linonge accroché à ton épaule. Vous preniez le petit-déjeuner chez toi lorsqu’il te rendait visite le week-end, ta mère demandant à Jean-Baptiste de vous préparer des pancakes au Nutella, du type moelleux, c’était ses favorites.

Jean-Baptiste disposait ses pancakes sur de longues assiettes en bois rectangulaires, les servant avec des fruits par-dessus et du thé, pour que le petit-déjeuner vous semble pittoresque, comme quelque chose de volé d’un magazine de lifestyle. Tu aimais la manière dont ta mère le regardait. Le fait qu’elle apprécie tellement à quel point il aimait les pancakes, en demandant à Jean-Baptiste d’en faire davantage, alors que Linonge léchait le Nutella sur ses paumes, te faisait plaisir. Et lorsque que tu te plaignais du fait que les pancakes avaient un goût savonneux à cause de l’excès de bicarbonate de soude, ou qu’il y avait trop de chocolat, comme si vous ne mangiez que du chocolat avec des miettes de pancakes, Linonge se demandait comme tu pouvais leur trouver quelque chose de mauvais; il se demandait s’il pouvait y avoir trop de chocolat dans quelque chose. 

Le soir, vous attendiez que le reste de la maison s’endorme, avant de monter dans ta chambre précipitamment pour jouer à FIFA et parler de filles. Linonge aimait s’émerveiller dans ta chambre, à chaque fois, comme si c’était la première fois qu’il y dormait. Il était émerveillé par le fait que tu aies ton propre ordinateur, un ordinateur portable, d’ailleurs, et que le Wi-Fi soit payé par tes parents. Il caressait la télécommande de la climatisation presque pensivement, il réduisait la température de la chambre drastiquement et il s’installait sous la couette, pour se protéger du froid qu’il avait lui-même créé de ses propres mains. Il te faisait verrouiller la porte en chuchotant et ensuite il cherchait des sites pornographiques sur ton ordinateur, à la fois par dégoût mais aussi par plaisir coupable.

Chez lui, sa mère t’a fièrement présenté à ses amis comme le frère de Linonge. Elle parlait fièrement depuis sa cuisine, criant à sa sœur de lui apporter le pot de chocolat dans lequel se trouvait le sel, ou le pot de biscuits au beurre Danois dans lequel était désormais conservé le poivre, et Linonge faisait des blagues sur le fait que dans leur maison, personne ne voyait jamais les biscuits, seulement les pots.

Sa mère ouvrait la porte du Salon de temps en temps pour te demander si tu allais bien, pour te dire de l’excuser du fait que le ventilateur ne fonctionne pas, même si tu n’avais pas vraiment chaud. Elle demandait à Linonge de te proposer des mangues que, tu le suspectais, avaient depuis longtemps déjà été mangées. Elle ouvrait les yeux et demandait avec surprise:

« Vous les avez toutes mangées? »

Et sa sœur criait:

« Maman, tu as mangé la dernière ».

Parfois tu te disais que ça ne la dérangerait pas si tu te mariais à l’une d’entre elles, ses filles; pour sceller l’amitié entre Linonge et toi. C’est là, dans la manière dont elle parlait d’elles avec un léger et attachant doute dans les yeux. Comme elles cuisinent bien, comme elles sont belles, à quel point leur mari seraient les hommes les plus chanceux. Elles riaient timidement à côté d’elle, l’une avait quatorze ans et l’autre, petite, une gamine de treize ans avec des fossettes qui semblait plus âgée que sa sœur aînée. Linonge te demandait de te concentrer sur ce qu’il te montrait et toi, tu te demandais, s’il le voyait aussi, s’il était embarrassé par les subtilités fortes de sa mère.

Les jours où tu la retrouvais dans la cuisine, les yeux de sa mère étaient toujours rougis par la fumée de la cuisine, son pagne enroulé autour de son ventre pour s’assurer, comme elle te l’avait dit, que tu ne partes pas avant que le repas ne soit prêt. La saveur de son ekwang ou de sa soupe okro ou de son riz njanga répandu partout, comme un potin. 

Une fois, pendant les longues vacances, après ton passage en 4e, alors que tu étais assis sur un tabouret au carrefour de Clark Quarters, mangeant du soya, sur un papier de ciment, à évaluer les filles qui passaient sur le tarmac à 10 dix heures, Linonge t’a confié soudain à quel point il était honteux, qu’il était traité comme un roi chez toi, avec le chef en uniforme le servant sur des assiettes coûteuses, sur une table à manger avec napperons et des verres pour boire, ta mère s’assurant qu’il se sente bien et ton père ouvrant une bouteille de vin blanc pour la partager avec lui, parlant de football comme s'il était de anciens amis, alors que sa propre mère te servait dans un plat en plastique, sur une chaise. Il n’y avait pas de jus de fruits après le repas, seulement de l’eau froide dans un gobelet en plastique, selon si le réfrigérateur fonctionnait ou non. Cela t'avait choqué qu’une chose comme ça le dérange, d’autant plus que tu n’avais même pas vraiment penser à ça. Tu lui disais que tu préférais le ekwang de sa mère, servi dans un plat en plastique tous les jours, au riz et au poulet frits de Jean-Baptiste. Tu le pensais vraiment.

À l’école, vous partagiez tout: les valises, la nourriture, les clés, l’argent de poche, les casiers. Sa valise était réservée à la nourriture, alors que la tienne était pour le produit détergent et les autres choses. Vous ne considériez pas les biens comme étant les tiens ou les siens, vous les considériez comme étant les nôtres.

En classe, Linonge était une honte et dépendait uniquement de toi pour passer. Et toi, tu faisais toujours tout pour l’aider, en augmentant la taille de ton écriture durant les tests, en poussant ta feuille vers le bord de la table pour qu’il puisse copier, en chuchotant des réponses quand le professeur ne regardait pas. Une fois, il a défini Pli et et Faille en cours de géographie en tant que « pli: quand on plie quelque chose » et « faille: quand on accuse quelqu’un d’avoir fait quelque chose de mal ». Toute la classe a ri et le professeur Monsieur Esendege, un homme chauve et avec du ventre, lui a demandé de sortir du cours. De quel village venait-il ! Comment pouvait-il être si stupide alors qu’il se promenait partout avec Chu-Kum ! Une osmose cérébrale n’avait-elle pas eu lieu ?

Tu avais regardé le sol, intimidé par le compliment; alors qu’il sortait de la salle, Linonge t’a regardé heureux, comme si sa récalcitrante était un acte délibéré pour que le monde t’apprécie encore plus. Comme s’il diminuait sa lumière pour que la tienne brille encore plus, pour qu’elle soit plus visible. En biologie, il a défini l’osmose comme de l’eau dans un désert, et quand tu lui as dit que ça, c’était un oasis, il a ri et t’a dit:

« Tu vois ? J’ai essayé ! »

Mais tu étais certain qu’il pouvait se sacrifier pour toi. Il l’avait fait à de nombreuses occasions. Comme la fois où il s’était battu avec un étudiant plus âgé qui avait appelé ton père nyongo man, en disant que ton père avait tué des gens pour de l’argent; et toi, tu n’avais pas vu quand Linonge l’avait frappé au visage, et puis très vite, il était par terre, roulant, se jetant des coups de poings l’un à l’autre, en l’air, des traces de sang partout, alors que tu essayais de le tirer en criant:

« Lino, Lino. »

Ou bien la fois où il a crié contre l’infirmière de l’école pour t’avoir donné de stupides comprimés jaunes qui auraient pu te tuer, en lui demandant où bon sang elle avait bien pu avoir son diplome d’infirmière. Il avait insisté pour qu’ils te renvoient à la maison pour un meilleur traitement, mais l’infirmière avait dit que tout le monde cherchait une excuse pour rentrer à la maison, même si tu devenais de plus en plus malade, que tu convulsais, les yeux d’un blanc terrifiant. 

Il quittait également l’école le week-end, escaladant la clôture de l’école, dépassant les limites pour acheter du eru ou du poisson rôti ou des spaghettis, pour lui-même, mais aussi parce qu’il savait que tu n’aimais pas le plat au maïs servi le samedi. Et c’est durant l’un de ces week-ends qu’il a rencontré Excès d'Z dans un restaurant de Tôle, dans lequel tout le monde parlait de la folie qui avait lieu dans le pays, à propos des coups de feu de la nuit précédente qui ne les avaient pas laissés dormir. 

Il t’a raconté comment Excès d'Z l’avait appelé par son nom complet alors qu’il commandait un plat de eru: Linonge Oscar Eseme, et comment il avait agi comme si ce n’était pas son nom, comme s’il n’avait aucune idée de qui était cet homme, fronçant les sourcils dans une fausse confusion et se faufiler hors du restaurant. Il t’a raconté comment Excès d'Z avait pris un taxi directement pour Sasse, comment il l’avait entendu proposé au chauffeur de taxi de le payer davantage s’il l’emmenait directement à l’école, sans s’arrêter pour prendre quelqu’un d’autre. Seul Excès de Zèle pouvait prendre un taxi avec l’argent qu’il n’avait pas, juste pour pouvoir se rendre à l’école, passer des appels aléatoires pour prouver qu’un élève était sorti, puis le faire suspendre. 

Mais parce que l’intelligence qui manquait à Linonge en classe, se retrouvait dans la rue, il s’était assuré d’avoir les numéros de téléphone des conducteurs de vélo-taxis. Il était l’ami de beaucoup d’entre eux. Ces jours, ils se révélaient utiles, pédalant avec lui profondément dans les plantations de thé, prenant des chemins que les élèves avaient créés, des chemins que Excès d’Z ne connaîtrait jamais, plus vite que le taxi d’Excès d’Z ne pouvait aller. Ça n’avait pas de prix, le visage choqué d’Excès d’Z, lorsqu’il est arrivé à l’école, laissant Linonge à Tôle, juste pour, quelques minutes plus tard, appeler son nom, Linonge Oscar Eseme et entendre la voix de Linonge répondre « Présent. » Il n’avait vu aucune voiture derrière lui, il était certain que Linonge était bloqué à Tôle, incapable de trouver un taxi. 

« Où étiez-vous jeune homme ? » 

« J’étais dans mon dortoir, Monsieur, avant qu’on entende la cloche de l’appel. »

« C’est vrai, Monsieur », tu as ajouté, « On faisait la lessive ensemble. » 

Excès d’Z t’a regardé, tu l’as regardé, et il a terminé l’appel.

« Montrez-moi les vêtements que vous étiez en train de laver. » 

Dans le dortoir, tu as montré à Excès d’Z un seau plein de vêtements que tu étais en train de laver. Tu avais décidé d’aider Linonge à faire sa lessive pendant qu’il était vous chercher à manger. Excès d’Z a étudié les noms sur les uniformes. Il vous a regardé tous les deux, incrédule. Tu savais qu’il n’avait pas gobé votre histoire, il savait ce qu’il avait vu, qui il avait vu, mais il n’avait pas de preuve. Vous saviez que ça agaçait son esprit que vous vous moquiez de lui, qu’il ne ne reculerait devant rien pour vous punir tous les deux, pour n’importe quelle raison, il serait sur votre dos jusqu’à ce que vous quittiez l’école, soyez diplômé ou disparaissiez. Qu’il accomplirait son devoir. Vous vous aviez fait d’Excès de Zèle, le responsable de la discipline, un ennemi et même si cela vous effrayait, cela semblait rendre Linonge ravi.


Pendant les dernières vacances, deux jours avant Noël, Linonge t’a appelé pour te dire qu’il vous avait trouvé deux petites amies; pouvais-tu trouver de l’argent pour un rendez-vous à quatre ? Les filles étaient assises en face de vous comme dans un film, elles prenaient leur fourchette en même temps, elles souriaient de la même manière et en même temps, elles roulaient des yeux. Leur chorégraphie te faisait peur. 

Normalement, si tu n’en avais rencontré qu’une, tu aurais dit à Linonge qu’elle n’était pas ton genre et il aurait ri de toi et t’aurais demandé quel était ton type. Mais il y avait quelque chose d'intéressant à propos des jumelles identiques, à propos des gens qui se ressemblent comme des copies l’un de l’autre en tout, des cicatrices aux grains de beauté, aux maniérismes. Linonge a proposé plus de jus, il a parlé des fêtes de l’école qui se préparaient pendant les longues vacances. Tu lui as écrit un SMS même si vous étiez assis à la même table, pour lui demander où il les avait trouvées et il t’a envoyé une longue ligne d’emojis qui riaient. Plus tard, il t’a dit que les filles allaient à l’école Saker Baptist, qu’il les avaient rencontrées et qu’il avait discuté avec elle sur Facebook et même si elles étaient plus belles en photos qu’elles avaient posté qu’en vrai, c’était vraiment cool que vous sortiez tous les deux avec des sœurs jumelles. 

Comme tradition, vous examiniez les résolutions de Nouvel An de chacun et vous aviez le droit d’en ajouter une à l’autre liste. Ta résolution pour lui était qu’il donne plus d’intérêt à ses études. Sa résolution pour toi était que tu t’envoies en l’air, vous aviez seize ans, bon sang! Tu lui as dit que c’était la raison pour laquelle tout le monde pensait que votre amitié était une idée terrible, il a rigolé et a dit « Si seulement ! »

Il t’avait parlé de sa première fois. Comment, à l’âge de onze ans, il n’avait aucune idée de ce que sa cousine de dix-sept ans lui faisait dans l’obscurité de la cuisinière à bois. La fille forçant ses petites mains contre ses seins, ouvrant son pantalon, cela semblait toujours rapide et immoral. Et puis, quand il a eu quatorze ans, il l’a fait avec la voisine d’à côté. Il n’avait pas réalisé que ça pouvait être si bon, même si ça semblait toujours être immoral. Mais quand il parlait de ses expériences, il en parlait de manière désinvolte par laquelle il n’incriminait pas sa cousine de viol, mais il lui reprochait de ne pas être assez bonne pour qu’il en profite. 

En soirée, tu te sentais inutile, ennuyeux, jouant à Action ou Vérité, ou Je n’ai jamais avec tes potes. Il n’y avait jamais rien d’intéressant à propos du fait de voyager à Nairobi, à Kigali ou a Birmingham, à voir des jolies filles, si tout ce que vous alliez faire, c’était juste les regarder. 

Deux jours après avoir rayé « s’envoyer en l’air cette année » de ta liste, tu vérifiais tes uniformes et tes draps, tu te préparais à la reprise le lendemain, malgré les rumeurs de grèves. Linonge est soudain entré dans ta chambre, il t’a pris par le bras et t’a demandé si tu savais que la fille qui t’avais dépucelé était sa jumelle. Tu le regardais paralysé, ce n’était pas son biceps qui t’effrayait, pas non plus la barbe qui avait commencé à pousser pendant les vacances (depuis des semaines maintenant, il mélangeait de l’herbe à son huile capillaire, l’appliquant religieusement sur ses joues pour forcer sa barbe à pousser, et en la voyant pousser, tu te demandais toujours si l’herbe fonctionnait ou si les poils poussaient naturellement, parce que c’était un jeune homme, en train de devenir mature).

Ce qui t’effrayait, c’est ce que tu avais fait, que deviendrait votre amitié. Tu as essayé de parler mais les mots sortaient en bégaiement, comme si quelque chose en toi les avait déchiquetés. Il n’y avait rien à dire, Nouvel An, et toi, tu étais devenu le type qui avait brisé une amitié en couchant avec la copine de son meilleur ami. Mais une minute plus tard, Linonge a ri et t’a dit que tu ressemblais a un fantôme constipé. Ce qui était important, c’était que tu aies conclu la résolution qu’il avait prise pour toi, et si rapidement dans l’année, d’ailleurs, tu ne pouvais pas voir que la fille, avec sa taille de girafe et ses petits seins, n’avait jamais vraiment été son genre!


La femme de Monsieur Ojong avait commencé à vendre des œufs durs à la viande à l’école. Elle les a apportés dans un seau en plastique transparent, en les déposant à la bibliothèque pour que les élèves qui étaient fatigués de lire puissent se distraire. Linonge a lancé la rumeur selon laquelle elle travaillait pour payer la dernière partie de sa dote. Et même s’il achetait ses œufs durs à la viande tous les jours, même si les élèves les achetaient tous en une heure, même si lui, Linonge, pensait qu’ils étaient délicieux, il a fait son devoir d’écrire sur tous les murs pour que Excès d’Z puisse le lire: Les œufs à la viande de Madame Excès d’Z sont les pires choses qui soient arrivées aux élèves de Saint-Joseph après les coups dans le dos .

Chaque jour, soit il coupait l’herbe, creusait des trous pour planter les ignames ou pour des fosses ou des souches d’arbres, c’était la punition que lui avait infligé Excès d’Z parce que Excès d’Z c’était fait un devoir de le surveiller attentivement, et avec Linonge, si on le regardait juste un peu, on le retrouvait toujours se prélassant dans ses ennuis. Les problèmes les plus courants dans lesquels il se mettait était de parler Anglais Pidgin, de rester dans le dortoir pendant la messe ou pendant les cours, ou à chaque fois qu’il n’était pas supposé y être. Une fois, il a trop dormi pendant la sieste et au moment où il s’est réveillé, tout le monde quittait le dortoir pour se préparer. Excès d’Z l’a retrouvé dans la douche, en train de se laver et a fouetté son corps savonneux avec un tube à gaz si dur que les traces sont restées. En classe, tes camarades lui demandaient sérieusement:

« Mais qu’as-tu fait à cet homme ? Qu’est ce que lui as fait ? »

La semaine suivante, Linonge allait de classe en classe, ramassant les craies et soignant ses plaies. Il t’a ignoré quand tu lui as demandé s’il voulait les vendre, ou si elles aident à soigner les cicatrices. Une fois, il t’a tendu du gâteau et du jus à donner à Excès d’Z. Tu l’as regardé avec confusion.

« Dis-lui juste que c’est ton anniversaire et que c’est quelqu’un de bien, DM. »

Tu as obéis, ne sachant pas ce qui était en train de se passer. Ce soir-là, alors qu’Excès d’Z courait aux toilettes à cause de la diarrhée causée par le gâteau, Linonge a jeté un couvre-lit blanc autour de son corps, il a peint sa peau avec la craie écrasée et est resté près de la porte des toilettes. Rapidement, il y a eu un cri, Excès d’Z criait

« Démon, démon, fantôme, fantôme », trébuchant et tombant sur le sol taché de merde, son pantalon sur les genoux, une partie de ses fesses à l’air, tombant et sautant jusqu’à ce que les élèves commencent à se rassembler, et Linonge s’est faufilé derrière les toilettes, il a lavé la craie sur son visage et a rejoint les élèves rassemblés, debout, à regarder l’homme perturbé. Ce soir-là, Excès d’Z a été emmené à l’hôpital.


Le jour où les garçons sont arrivés, Linonge et toi creusiez chacun une fosse de votre taille, et pour une fois, tu as remercié Dieu d’être le plus petit. Excès d’Z avait attrapé Linonge avec un téléphone dans l’école et après le lui avoir confisqué, il vous a puni tous les deux: lui pour avoir amené le téléphone à l’école et toi, pour avoir été complice et n’avoir rien dit au responsable du dortoir. Lorsque vous avez entendu l’explosion, Excès d’Z s’est retourné pour regarder Linonge, de manière accusatrice, et lui a demandé s’il avait caché des bombes sur le campus. 

Mais il ne s’agissait pas de bombes. Les garçons sont entrés et ont crié sur tous ceux qui étaient dans le dortoir, ils ont commencé à verser de l’essence autour du dortoir de Saint-Aquin, puis autour de celui de Saint-Paul. C’était le chaos, les élèves sortaient en courant et criaient, comme s’ils tenaient leurs vies, pratiquement, entre leurs mains. Les garçons portaient du noir, ils semblaient sauvages et avaient un bandeau rouge autour du bras. Ils parlaient un anglais approximatif, l’anglais pidgin, s’il le fallait. Tu tremblais, la pelle que tu tenais était depuis longtemps tombée, et maintenant, tes mains te paraissent plus lourdes que jamais. Ils parlaient, les yeux rouges, à propos du fait que le pays était en désordre, que les écoles devraient être en grève, n’étiez-vous pas au courant ? Étaient-ils les seuls à devoir se battre pour le pays alors que vous, les briseurs de grèves, étiez en train de vivre normalement ? Il y a eu un silence. La terreur était la pire que tu n’aies jamais vue, pire encore que tous les changements d’école.

Celui qui semblait être le leader criait qu’il avait besoin d’une réponse. Mais il n'a pas accordé de temps aux réponses, il a demandé à tout le monde de quitter le campus, d’évacuer s’il le fallait, il a dit que quiconque serait encore présent dans les cinq minutes suivantes, serait amené sur le camion. Saint-Joseph est devenu la définition de la confusion, environ huit cents étudiants courant pour s’échapper par une seule porte. Pendant que vous courriez pour sauver vos chères vies, vous voyiez les dortoirs briller, le feu tout autour d’eux, une fumée montant, tout autour d’eux vous appartenait. Cela t’a fait repensé à un passage de la Bible, celui à propos de la destruction de Sodome et Gomorrhe. Mais ici, qui était Dieu ?

Quelques jours plus tard, tu as accompagné Linonge à l’école pour récupérer son téléphone. Tout semblait s’être calmé et Linonge continuait de dire qu’il n’allait jamais laisser Excès d’Z profiter de cette opportunité pour s’accaparer de ce qui était à lui. Mais en approchant, vous avez vu un groupe de soldats, debout, devant la maison d’Excès d’Z. Sa femme était peut-être en train de frire des œufs à la viande pour les habitants de Tôle, son bébé au calme, dans le berceau, à une distance sûre d’elle. Tu voulais y aller mais Linonge t’a demandé d’attendre un peu, si vous partez maintenant, ils pourraient vous voir, en plus, ils n’étaient qu’en train de lui poser que des questions, ils partiraient surement bientôt. 

Tout à coup, vous avez entendu l’un des soldats crier en français, il disait qu’il avait entendu les garçons autour de ce quartier et la femme a dû leur dire qui ils étaient. Tu as continué de dire à Linonge qu’il était évident que cette femme ne comprenait pas le français, jusqu’à ce qu’elle crie, frustrée, en disant qu’ils devraient demander à quelqu’un d’autre. C’est là qu’Excès d’Z est arrivé. Un soldat l’a giflée et elle est tombée de son tabouret. Tu as retenu ta bouche, le bébé s’est mis à crier, et Linonge s’agitait à côté de toi.

« CK, qu’est ce qui se passe ? » a-t-il demandé, comme si tu étais en train de tout voir alors qu’il était au téléphone avec toi. Les soldats ont déchiré les vêtements de Madame Ojong et devant vous et son mari, deux d’entre eux l’ont montée, tour à tour.

Quand ils ont terminé, ils ont pris le bébé qui pleurait et l’ont jeté dans l’huile chaude. La bouche de Linonge était ouverte mais rien n’en sortait. Même pas de l’air. Excès d’Z est parvenu à s’extraire des mains des soldats, il avançait avec tout le zèle que vous n’aviez jamais imaginé qu’il puisse avoir et il a attaqué le soldat qui avait faire frire son bébé, c’est à ce moment-là que les soldats l’ont abattu, ils ont abattu sa femme et ont jeté leurs corps dans leur camion.


Ton père t’a dit de ne rien emporter, peut-être juste ton ordinateur et ton certificat de niveau d’étude; tu pourrais toujours acheter des vêtements au Ghana. Tu as téléphoné à Linonge pour lui parler de tes projets de voyage, mais ensuite tu t’es rendu compte que son téléphone était resté avec Excès d’Z avant qu’il ne se fasse tirer dessus. Tu as téléphoné à sa mère. Ton père a dit que personne ne sortirait de la maison avant le jour de votre voyage. 

Au Ghana, tu as essayé de suivre les actualités à propos de ce qui se passait dans ton pays. Tu as téléphoné à la mère de Linonge pour avoir de leurs nouvelles, mais son numéro a arrêté de recevoir des appels. Tu n’arrivais pas à joindre Linonge parce qu’il y avait des coupures d’internet dans les régions du Sud Ouest et du Nord Ouest pendant des mois. Après ta dernière année, tu es rentré au pays, contre la volonté de tes parents. Ton projet était de savoir ce qui se passait avant de partir finalement en Angleterre pour tes études supérieures.

Chez Linonge, il n’y avait pas de rire. Sa mère t’a reçu avec une politesse formelle qui t’a choqué et attristé. Cela faisait deux ans. Dans sa chambre, Linonge s’est mordu les lèvres quand tu lui as demandé de te raconter ce qu’il était en train de se passer.

« Ils ont violé sa femme devant lui, ils ont tué son bébé en le faisant frire. Il a essayé de les arrêter et puis ils lui ont tiré dessus. Tu sais qu’on a jamais vu son cadavre ? Son cousin a dit qu’ils avaient demandé une rançon de trois cent mille pour chacun, afin de leur rendre les corps, et en plus, la famille a dû signer un engagement, déclarant que Monsieur Ojong était l’un des Garçons.

Linonge ne t’a pas regardé pendant qu'il parlait. Il t’a raconté ce que tu savais déjà, pour qu’il n’ait pas à te dire ce que tu ne savais pas. Les choses que tu as recueillies par ouï-dire. Comme le jour où les soldats sont entrés dans leur maison et ont ordonné à leur mère de se déshabiller devant ses enfants, comment ils ont touché ses sœurs devant lui, comment il n’a rien pu faire contre cela, de peur que toute la famille ne soit tuée, comme Excès d’Z l’avait été. Comment ils dormaient sur le sol en ciment nu chaque jour, se cachant des balles. Pendant des semaines, il t’a évité; pendant des semaines tu t’es senti coupable d’être parti.

Le jour où sa mère t’a appelé pour que tu lui parles, tu as failli courir chez eux pieds nus.

« Il veut rejoindre les garçons, t’a dit sa mère.

Tu ne pouvais pas y croire. À l’extérieur, dans leur cour, sa mère assise dans un coin, semblant être si petite, t’a fait un long discours à propos de Linonge. Tu lui as dit que tu comprenais que le pays soit en désordre, mais qu’il ne devait pas s’impliquer de cette manière, qu’il avait un futur brillant, qu’il devait avoir pitié de sa pauvre mère et de ses sœurs. Tu lui as dit que toute cette violence n’en valait pas la peine. Alors que tu parlais, tu sentais ses yeux sur toi, ils portaient tout ce qu’ils n’avaient jamais porté pour toi avant, du dédain. Tu sentais qu’il y avait des choses qu’il voulait dire, tu pouvais l’entendre de ses yeux, te traitant de gamin privilégié qui pouvait se permettre de réserver le prochain vol, dès qu’il y avait un problème. Où étais-tu ces deux dernières années ? Qu’est-ce que tu en savais ? Tous les membres de ta famille n’étaient-ils pas en sécurité ? Y compris le chef cuisinier ? Tu voulais qu’il te dise ces choses pour que tu puisses lui demander pardon. Ce n’était pas de ta faute si ta famille pouvait assurer ta sécurité, et pourtant tu te sentais coupable. Quand il a finalement parlé, les seuls mots qui sont sortis, avant qu’il ne se précise, ont été

« CK, dégage ! »


On est lundi et tout le monde dans le quartier court, les gens sont paniqués, criant que les garçons sont là. Ils sont sur le point de mettre le feu à une voiture du gouvernement et ensuite il y aura une fusillade. Tout le monde se précipite dans la maison, les enfants, les adultes, cherchant refuge sous les lits. Sur le chemin du retour, tu vois Linonge avec les garçons qui se dirigent vers le camion du gouvernement; il tient un gallon de carburant. Tes yeux rencontrent les siens lorsqu’il crie ton nom

« CK. »

« Lino », dis-tu. La femme derrière toi reste perplexe et te demande si tu le connais.

« Oui », réponds-tu, « Linonge était mon meilleur ami. »


 

Howard Meh-Buh Maximus | Cameroun |

Auteur et scientifique Camerounais. Il fait partie de l’équipe des rédacteurs du magazine Bakwa et est boursier du Miles Morland 2021. 

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